"Le dessin est un cri
pour déchirer l'empire du silence"

L'album

Kivu, la fiction pour dénoncer le réel

Après trois ans passés au département marketing de la Metalurco, François Daans pensait être prêt pour la réalité du terrain, aussi dure soit-elle. Il n’ignore pas que le coltan, minerai indispensable à la fabrication des smartphones, est vendu par les multinationales au prix de l’exploitation sanglante du Kivu. Mais, sur place, la réalité du terrain s’invite sous ses roues sous les traits de Violette, 12 ans, rescapée d’un massacre. Humaniste, François entend la protéger. Mais voici que les milices avec lesquelles il doit conclure un accord pour la Metalurco lui réclament Violette. En effet, son frère et elles doivent servir d’exemple.
Pour rappeler à tous qu’on ne se dresse pas impunément face à la barbarie. Que les vies des victimes ne leur appartiennent pas… Et, en refusant, François rejoint le camp de ces dernières. À présent, leur seul espoir est de rallier la clinique du Dr Mukwege, seul havre d’espoir au milieu de ce cauchemar ensanglanté qu’est le Kivu.

À l’heure où la « BD reportage » ne s’est jamais aussi bien portée, Jean Van Hamme et Christophe Simon font le choix de la fiction classique, dans tous les sens du terme. Réalisme graphique et héros bienveillants sont au menu de cet album qu’on croirait sorti du journal Tintin de la grande époque.
Mais, à la lecture, on se rend vite compte que cette forme classique ne le cède en rien à toutes les démarches journalistiques modernes. Parce que le réalisme graphique ne triche jamais, et que l’on ressent à chaque case le traumatisme qu’a été le voyage de préparation pour Simon – dont son dessin est revenu investi d’une nouvelle force, sublime et crépusculaire. Parce que l’émotion avec laquelle Van Hamme s’est emparé du sujet est perceptible dans chaque dialogue. On reconnaît bien l’auteur de Largo Winch dans sa façon de nous expliquer une situation complexe en deux pages, mais rarement leur lecture a été un tel coup de poing pour le lecteur. Courageusement, les deux auteurs luttent à leur manière contre une des plus grandes injustices de notre époque, malgré tout conscients que le sang du Kivu continuera de couler tant qu’il se vendra des smartphones…


couverture de l'album Kivu

Kivu

l’album coup-de-poing de Jean Van Hamme & Christophe Simon
Le 14 septembre en librairie

Le Kivu, région maudite

Le Kivu est une région située à l’est de la République démocratique du Congo, à la frontière de l’Ouganda et du Rwanda – et c’est là son malheur. Zone tampon naturelle de tous les conflits locaux, le Kivu a en outre l’infortune de regorger de minerais aussi précieux que rares, à l’instar du coltan. De quoi exciter les convoitises et allumer le feu de la barbarie – un brasier qui consume la région depuis maintenant plus de 20 ans, dans l’indifférence générale d’une communauté internationale plus avide de smartphones que de justice…

carte du Congo

Les problèmes du Kivu commencent en 1994, à l’occasion de la guerre ethnique qui ravage alors le Rwanda. Massacrés par les Hutus, les Tutsis (et les Hutus pacifistes) fuient en masse vers les régions limitrophes : Ouganda et… Kivu ! Ils s’y regroupent en milices armées, soutenus par Mobutu, alors président du Zaïre (future RDC). En réaction, Tutsis rwandais et Ougandais soutiennent Laurent-Désiré Kabila, un opposant de Mobutu. Ce dernier va remonter jusqu’à Kinshasa en partant… du Kivu, qui devient l’avant-poste du conflit.

Kabila parvient à prendre le pouvoir en 1997 mais, un an plus tard, il cherche à se défaire de ses anciens alliés pour asseoir sa légitimité congolaise, déclenchant ainsi la « deuxième guerre du Congo ». Il s’agit d’une guerre d’escarmouches et de conflits locaux, qui voit s’affronter sur divers théâtres Hutus, Tutsis, forces pro-ougandaises et armée de Kinshasa. Laurent-Désiré Kabila est assassiné en 2001, et remplacé par son fils, Joseph Kabila. La guerre prend fin en 2003 au terme de multiples massacres, viols et exploitations. Le SIDA et le paludisme ont également progressé de façon exponentielle dans les zones de conflit, en raison des viols et de l’impossibilité d’acheminer des solutions médicales. On estime que le Sud-Kivu est la région qui a été la plus touchée par ces exactions inhumaines. Et ce n’est malheureusement pas terminé…

Guerre du Kivu

Une fragile union nationale se met en place autour de Joseph Kabila, aboutissant au gouvernement de transition de 2006. Mais le Rwanda, bien implanté au Kivu, n’entend pas laisser filer la manne que représentent les richesses naturelles de la région, au premier rang desquelles le coltan (un minerai composite de colombite et de tantalite, d’où son nom). Ils vont successivement soutenir les groupes séparatistes que sont le CNDP de Laurent Nkunda, qui occupe un temps Bukavu, puis le RCD-Goma. Par la suite, Nkunda remonte une milice rebelle en 2012, le M23, qui sera vaincue en 2013 par l’armée congolaise, au prix de conflits sanglants. À cela, il faut ajouter la présence d’autres milices telles que les Forces démocratiques de libération du Rwanda (des Hutus opposés au régime de Kigali) et les guerriers Maï-Maï, qui sont majoritairement contrôlés par le RCD-Goma, donc pro-rwandais. Et pour financer leurs conflits, toutes ces milices recourent aux mêmes techniques : massacres, viols et intimidation des populations locales pour contrôler les ressources minières, dont les conflits armés sont souvent l’enjeu. Les forces armées de l’ONU sont présentes, mais souvent impuissantes, quand elles ne sont pas aussi corruptibles que les policiers locaux.
De fait, la population du Kivu continue de payer le prix de tous les conflits locaux, et le paiera tant qu’il restera un gramme de coltan, d’or, d’étain, d’uranium ou de manganèse dans sa terre. Aujourd’hui, les yeux de l’industrie sont de plus en plus tournés vers le cobalt… dont le Kivu regorge également.

Les personnages

personnage François Daans
François Daans

Ignorant mais pas candide, François Daans ne sait pas dans quoi il s’engage quand il demande sa mutation sur le terrain. Humaniste convaincu, il va découvrir au Kivu que ces valeurs ont un prix, que l’on paie d’une partie de son âme. Et que, là-bas, aucun compromis n’est possible.

personnage Violette Kizongo
Violette Kizongo

Rescapée d’un massacre perpétré par les milices rwandaises, Violette n’a que 12 ans. Sauvée d’un viol par son frère Jérémie qui n’a pas hésité à tuer le colonel Ernest Malumba. À cause de cela, Jérémie est en fuite. Seule et traumatisée, Violette croule sous le poids des blessures, n’osant plus croire en l’espoir, pour elle-même ou pour sa région.

personnage Peter de Bruyne
Peter de Bruyne

Ancien mercenaire reconverti en entremetteur des basses oeuvres pour la Metalurco, Peter de Bruyne est l’archétype du profiteur, de ces blancs dont l’avidité a plongé le Kivu dans son état actuel. Alcoolique et dépressif, il vit de plans à la petite semaine, mangeant à tous les râteliers, méprisé partout et pourtant indispensable à tous.

personnage réel Denis Mukwege
Denis mukwege

Lorsque la guerre éclate, l’institution médicale en fait les frais. Réfugié à Nairobi, le Dr Mukwege décide de retourner dans son Kivu natal, pour y ouvrir l’hôpital de Panzi. Grâce au soutien d’une organisation caritative suédoise, il peut y proposer des soins gratuits aux femmes mutilées par les différentes milices qui ravagent la région.

personnage réel Isidore Lumbahé
Isidore Lumbahé

Le successeur d’Ernest Malumba en est la copie conforme : un porc violent et revanchard, qui n’hésitera pas à faire couler le sang pour son profit et sa jouissance. Et, à présent, il veut Jérémie et Violette pour faire un exemple.

personnage réel Guy-Bernard Cadière
Guy-Bernard Cadière

C’est dans l’avion qui l’emmène à Bukavu que François fait la connaissance de ce médecin belge venu aider le Dr Mukwege grâce à sa maîtrise de la laparoscopie, une chirurgie reconstructrice hélas trop nécessaire. Mais « Guyber » nous rappelle que tous n’ont pas abandonné le combat, fut-il marginal au regard de l’image globale.

Quand la fiction rejoint la réalité

Les auteurs

portrait de Jean van Hamme

Jean van HAMME, scenario

À priori, rien ne destinait Jean Van Hamme à devenir le scénariste le plus lu de la bande dessinée franco-belge actuelle. Rien si ce n’est une indéfectible envie de raconter des histoires ! À tel point qu’il abandonne une brillante carrière d’ingénieur commercial au sein de diverses multinationales.
Avant cela, en 1968, Jean Van Hamme avait toutefois réussi à ramener l’un des maîtres de la BD, Paul Cuvelier, à sa table à dessin en signant pour lui différents scénarios. Une expérience concluante, qui l’entraîne à multiplier les collaborations avec les plus grands dans les années qui suivent.
Au fil des ans, Van Hamme signe un nombre incroyable de séries, qui deviendront autant de succès retentissants. Il est capable de passer du folklore nordique de Thorgal à l’espionnage moderne de XIII ou Largo Winch, ou de reprendre avec brio un monument tel que Blake et Mortimer. Très éclectique, il est aussi le scénariste du Grand Pouvoir du Chninkel, Histoire sans héros, S.O.S. Bonheur, Western, Les maîtres de l’orge et, aujourd’hui, Kivu. S’il entend à présent se consacrer davantage au roman, au théâtre et à la télévision, Jean Van Hamme reste une pierre angulaire du 9e art. En attestent ses multiples prix et autres décorations officielles.
Il a ainsi été nommé Commandeur de l'ordre français des Arts et des Lettres et est, en outre, un des rares Belges vivants à être entré dans le Petit Larousse (en 2013). Cerise royale sur le gâteau, il a été fait chevalier par Sa Majesté Philippe en 2015.


portrait de Christophe Simon

Christophe SIMON, dessin

Très jeune, Christophe Simon développe un goût prononcé pour le dessin et les voyages. Ses deux passions trouvent un terrain commun lorsqu’il visite pour la première fois l’Italie antique. Il se prend de passion pour le classicisme académique de l’Antiquité et oriente son dessin dans cette direction. Il suit ensuite les cours de bande dessinée de Léonardo à l’Académie des Beaux-Arts de Châtelet (Belgique), avant de rencontrer son mentor, Jacques Martin. Le “père” d’Alix voit en Simon un héritier naturel et il lui propose de rejoindre son studio. Il lui confie alors le dessin d’Orion, de Lefranc, puis le fait travailler sur deux tomes de L’Odyssée d’Alix.
En 2005, c’est la consécration, puisque le maître l’invite à reprendre Alix pour 4 albums, série au confluent de ses aspirations de jeunesse. Tâche dont le jeune dessinateur s’acquitte avec brio, avant de voler de ses propres ailes, mais sans jamais se départir de cette rigueur académique héritée des anciens. Pour preuve Sparte, grand mythe de la Grèce antique qu’il a ressuscité avec l’écrivain-scénariste Patrick Weber.
C’est une autre brillante démonstration de ses talents qu’il offre avec la mise en images d’un épisode de Corentin imaginé par Jean Van Hamme, rendant ainsi un émouvant hommage à Paul Cuvelier, le prodigieux créateur de l’un des héros historiques du Lombard.
Ravi des qualités tant professionnelles que personnelles de cette collaboration, Jean Van Hamme lui propose alors de mettre en images Kivu, un projet dont le propos dénonciateur d’atteintes criminelles aux droits de l’homme l’interpelle aussitôt.