Le Lien, c'est l'histoire de Molly et Alban qui portent un pouvoir ancestral qu'ils ne comprennent pas encore, dans un royaume où la nature sauvage a repris ses droits et où un Monarque paranoïaque les traque sans relâche. Derrière ce périple clandestin et cette galerie de jeunes aux dons singuliers, il y a deux auteurs, Denis-Pierre Filippi au scénario et Gaspard Yvan au dessin. Ils reviennent sur quatre ans de travail, leurs inspirations et leurs difficultés.
Gaspard Yvan - Dessinateur
Tu as commencé ta carrière comme coloriste, comment as-tu appréhendé cette nouvelle expérience comme dessinateur ?
La grande nouveauté avec Le Lien c'est que c'est mon premier "gros livre" avec une pagination qui dépasse les 130 pages, et cette perspective était plutôt très confortable ; j'ai eu tout le loisir de m'approprier nos personnages, de leur créer un cadre cohérent et détaillé, dans lequel nous avons pu les faire évoluer à l'envie, montrer leur quotidien, laisser des silences, etc… C'est aussi l'histoire d'un voyage, donc j'ai pu aussi très régulièrement varier les décors. De plus nous travaillons ensemble depuis pas mal de temps avec Denis-Pierre et nous avons une méthode de travail bien rodée, maintenant. Je me suis donc senti très vite à l'aise avec ce nouveau projet qui m'offrait un bel espace de liberté.
Quelle est la case ou la planche que tu as préféré réaliser ?
Je dirais les pages 39 et 40, c'est une séquence sur lesquelles nos deux personnages principaux sont en train de restaurer une petite maison et déploient toute leur ingéniosité pour s'en faire un cocon douillé et chaleureux. J'ai adoré donner vie aux différentes étapes de la rénovation, tous les petits détails qu'ils ajoutent au fur et à mesure, le côté paisible et joyeux de la scène qui s'étire sur une période de temps assez longue, ce qui m'a permis de jouer avec différentes ambiances sur la même page. En plus, au moment où je réalisais ses pages, j'étais également en plein travaux chez moi, il y avait donc une forme de cohérence assez singulière entre mon travail et ma vie privée.
« Un petit chantier qui a quasiment duré une semaine. »
Et celle qui t’a donné du fil à retorde ?
J'ai immédiatement pensé à la scène qui se déroule sur les pages 94 à 100 ! Déjà ce sont des pages difficiles : c'est une séquence de bataille ce qui implique beaucoup de personnages, de détails, des chevaux, il faut que l'action soit compréhensible malgré le chaos, bref un petit casse tête de mise en scène. Et comme si ça ne suffisait pas, une fois que je pensais celles ci terminées, j'ai réalisé que j'avais oublié un léger détail ; j'ai effectivement dessiné, et mis en couleur, chacun des soldats de la scène avec un uniforme de l'armée… or, spécifiquement dans cette séquence, ces derniers devaient être déguisés en mercenaires… Un détail important pour l'intrigue, j'ai donc du rhabiller chacun des soldats un par un dans toute la séquence qui s'étire sur environ 5 pages. Un petit chantier qui a quasiment duré une semaine.
Denis-Pierre Filippi - Scénariste
Que ce soit pour le récit ou pour les personnages singuliers, d’où viennent tes inspirations ?
Une vaste question que celle de l'inspiration. On va dire pour résumer que mes lectures du moment façonnent pas mal mes envies d'écriture. Comme je suis immergé dans le médiéval fantastique, ce thème est venu naturellement dans nos échanges avec Gaspard. Ensuite, nous avons aussi croisé nos références cinématographiques pour donner une direction générale au ton du récit, à sa couleur. Ensuite, les personnages se sont imposes peu à peu au cours de la trame. On va dire que c'est une écriture plutôt instinctive dans les premiers temps, des émotions à faire passer, des lieux ou des principes forts qui charpentent notre univers et son histoire, qui donnent le cadre pour que les personnages s'y épanouissent.
« Qu'on se rassure, je ne vis pas en ermite au fin fond des montagnes ou d'une campagne sauvage... »
La nature est un personnage à part entière, d'où vient cette fascination pour le monde naturel et ses pouvoirs ?
Je ne suis pas quelqu'un qui se plaît dans un monde urbain. Qu'on se rassure, je ne vis pas en ermite au fin fond des montagnes ou d'une campagne sauvage. Mais j'ai besoin d'être dehors, même pour travailler, de planter, faire pousser ou regarder grandir toutes sortes de végétaux. Il y a en effet un côté magique à ce qu'une petite graine de quelques grammes, même pas, finisse par devenir un arbre de plusieurs dizaines de mètres de haut. Cela prend du temps, et oui, il y a quelque chose de fascinant là-dedans. Alors on peut avoir la main verte, comme on dit, ou pas, et j'aime à explorer ce thème de la connexion à la nature parce que je crois que c'est quelque chose de primordial. La connexion aux autres l'est tout autant et est aussi fort complexe, du coup l'équation n'en est que plus captivante d'arriver à mêler tout ça…
Est-ce qu'il t'arrive d'écrire des choses en te disant « Gaspard va adorer dessiner ça » ou au contraire « il va me détester pour cette scène » ?
Nous sommes partis sur un récit naturaliste car le végétal, en plus d'être un écrin, est un personnage à part entière de notre univers. Nous avons aussi pris cette direction parce que Gaspard s'épanouit plus dans les scènes de verdure que dans l'architecture complexe. La scène du château ou de l'enclave en ruine n'a donc pas fait partie de ses pages préférées je pense. Par contre, je sais qu'il lui tardait la scène au bord du lac, qui allait aussi varier les plaisirs. Mais dans l'ensemble, je crois qu'il n'y a pas sur de scène détestables, juste un terrain de jeu sacrément étendu…
Si votre album était adapté en film, qui aimeriez-vous voir interpréter vos personnages Molly et Alban ?
Gaspard : C'est difficile de répondre à cette question ; j'ai passé les quatre dernières années en compagnie de ces deux personnages, à leur donner vie visuellement, leur créer des attitudes, des postures, une gestuelle… Ce qui fait que je les connais vraiment bien et il m'est donc difficile d'imaginer une actrice et un acteur qui pourraient incarner Molly et Alban. En fait, si le Lien devait être adapté à l'écran je l'imaginerais mieux en animation.
Denis-Pierre : Hou là ! La question piège ! Allez, je ne vais pas me mouiller, Sadie Sink et Alex Lawthe.
Trois mots pour donner envie aux lecteurs de découvrir votre album ?
Gaspard : Conte, voyage, amitiés
Denis-Pierre : Aventure, émotions, fantastique