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20 ANS DE LA COLLECTION SIGNÉ : MISS ENDICOTT, L'INTERVIEW DE JEAN-CHRISTOPHE DERRIEN ET XAVIER FOURQUEMIN


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Afrika  -  À la recherche de Peter Pan  -  Histoire sans Héros  -  Le Chant du Cygne  -  Little Tulip  -  Miss Endicott

Miss Endicott

portrait auteur portrait auteur

Jean-Christophe Derrien
Scénariste

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Xavier Fourquemin
Dessinateur

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Jean-Christophe Derrien

portrait auteur couverture album Issu du dessin animé, Jean-Christophe Derrien n’est pas homme à se cantonner à un seul style – l’éclectisme de ses goûts littéraires devrait achever de vous en convaincre ! En toute logique, son héroïne Miss Endicott a des origines aussi diverses que variées. Petit tour d’horizon…

Dans quel contexte avez-vous créé Miss Endicott ?

Depuis longtemps, je voulais faire un super-héros français. Mais pas Superdupont, ni un truc ridicule avec des costumes. Et puis j’ai vu Le fabuleux destin d’Amélie Poulain et je me suis dit : « C’est ça ! » Ensuite, j’ai mélangé ça avec autre personnage du genre qu’est Mary Poppins. J’ai voulu le faire avec Xavier Fourquemin parce qu’il m’avait montré un projet envoyé aux éditeurs sur une case duquel il y avait une femme… ce n’était pas encore Miss Endicott mais elle était mignonne sans tomber dans les clichés de la bombe à gros seins…

Super-héroïne française et pourtant, Miss Endicott est anglaise…

Je lui ai proposé un XIXe siècle anglais un peu fantasmé parce que son projet avait pour cadre une ville à l’ambiance londonienne que j’aimais bien. On voulait un côté un peu guindé, très anglais. Cela dit, je ne cite jamais Londres, j’invente des adresses… C’est plus simple à gérer s’il n’y a pas de références historiques. On voulait juste le côté british, le côté « on prend le thé » !

L’idée du « Londres souterrain» fréquenté par Miss Endicott rappelle un peu Neverwhere de Neil Gaiman, et sa dimension sociale…

Je suis obsédé par les histoires de secrets, d’apparences. J’aimais bien cette idée de ville à trois strates : les riches, les pauvres et les difformes. Xavier avait également envie de dessiner des monstres. J’avais effectivement adoré Neverwhere. Ca ne pouvait se passer qu’à Londres, c’est idéal pour ce genre d’histoires. Le soulèvement des bas-fonds dans Miss Endicott revêt effectivement un petit caractère social - cette histoire de gens qui sont au même endroit mais qui ne se voient pas. On ne voit jamais les gens différents…

C’est aussi un contexte victorien, une époque connue pour son oppression de la femme. Miss Endicott, elle, ne semble guère concernée…

Oui, on voulait un personnage émancipé, quelque chose d’actuel. Ce n’est plus l’époque Yoko Tsuno et Natacha. On voulait un personnage qui n’ait peur de rien, qui fait ce qu’elle veut. D’ailleurs, elle n’est même pas forcément sympathique, elle prend des décisions mais pas toujours les bonnes, en tout cas pas avant le tome 2 ! (rires) Elle gère sa vie professionnelle et personnelle. Elle s’aperçoit que ce n’est pas si facile, que ses actions ont des conséquences. Mais elle ne se pose pas de questions. Elle a un côté super-héroïne dans sa façon de se battre mais elle est très humaine. Elle est dans une positon où elle ne devrait pas avoir d’attaches mais elle s’en crée quand même…

Finalement, son principal problème est d’enfiler les immenses souliers de sa mère, la précédente conciliatrice, dont le décès constitue le point de départ de l’album.

Au départ, c’était surtout une manière d’introduire le personnage. Prudence et Maggie sont deux femmes très différentes, aux méthodes différentes. Maggie se foutait des gens alors que Prudence s’y attache. On avait réfléchi à tout un passé qu’on a pas vraiment exploité. On devait faire une série plus longue, prévue dans la collection « Polyptique ». Mais notre éditeur nous a incités à faire cet album dans la collection Signé. Nous en avons discuté avec Xavier et décidé de saisir cette opportunité pour faire autre chose. Le sujet s’est révélé de lui-même : le rapport mère/fille et la volonté plus ou moins consciente de se reconstituer une famille. Je crois la conclusion éloquente à ce sujet…

Et il est vrai que vous n’auriez sans doute pas pu aller si loin dans le cadre d’une série classique…

Je voulais une fin amère parce que les choses qui se sont passées ont des conséquences. Cela ne veut pas dire qu’il ne pourrait jamais y avoir de suite mais j’ai construit ça comme si j’étais certain qu’il n’y en n’aurait pas. Je n’ai pas mis de garde-fous ! On fait un vrai Signé, un vrai diptyque. Et c’est devenu l’histoire d’une fille qui essaie d’égaler sa mère. Quand tu lis certains Signé, c’est souvent comme ça.

Est-ce pour ça que vous avez finalement accepté d’intégrer la collection ?

Quand un éditeur croit en toi, c’est quelque chose de fort et d’important. Il m’a dit qu’il y avait un côté très littéraire, que Signé nous représenterait mieux. Nous, on se demandait si les gens allaient être attirés par un one-shot de deux quasi inconnus. Mais Signé, je le vois comme un pilote ou un film : il faut y aller à fond et vivre comme s’il n’y avait pas de lendemain ! L’éditeur était prêt à nous laisser refaire tout l’album, car nous étions déjà assez avancés. Mais on aimait bien le début et le format de deux fois 77 pages nous a permis d’insuffler plus de respirations. Le format détermine la narration. Là, on peut donner un aspect cinématographique qu’on n’aurait pas pu avoir autrement !

Lecteur

« J’ai moins lu ces dernières années. Mais je trouve toujours le temps pour un auteur comme Brett Easton Ellis, que j’adore. Il y a des périodes où on n’est pas prêt pour certains livres. Flaubert, par exemple, je suis longtemps passé à côté. Ce qui m’intéresse, c’est l’auto-fiction. Quelqu’un qui se raconte en racontant son environnement. Si tu parles bien de toi, tu parles de tout le monde. Le problème, c’est que c’est ennuyeux quand c’est mal fait. Quand j’ai envie de raconter des choses personnelles, je me cache derrière de la BD de genre, comme dans Miss Endicott. »

Ses ouvrages de référence :

. « American Psycho, un vrai « livre de l’intérieur ».
. « Histoires d’O, le livre érotique le plus intéressant jamais écrit. »
. « Misery, de Stephen King. »
. « N’importe quoi de John Irving ! »
. « 1984. Bref, des livres que je relis… »

Xavier Fourquemin

portrait auteur couverture album Xavier Fourquemin aime les mondes cachés, et peut-être est-ce pour cela que son talent n’a pas encore la reconnaissance qu’il mérite. Entre réalisme horrifique et trait franco-belge issu de l’école de Marcinelle, ce jeune artiste a su trouver sa voie. Un chemin sur lequel il a croisé une certaine Miss Endicott…

Quel a été ton apport dans la création de Miss Endicott ?

A l’époque, je finissais une série chez Glénat, on avait arrêté Alban chez Soleil et je voulais relancer un projet d’histoires courtes d’horreur. Il y avait déjà l’ambiance qu’on retrouve dans Miss Endicott. J’avais dessiné 2 ou 3 pages sur une femme qui cherchait un bouquin. Elle était mignonne mais pas sexy. Un personnage qui surprendrait le lecteur sous ses aspects de sainte-nitouche. Et puis, chez Bamboo, on m’a présenté Jean-Christophe. Il a aimé ces planches et a développé l’idée. Il m’a fait un pitch de dix lignes. Ca me plaisait bien. J’aimais bien le fait qu’elle ait deux vies. Et puis j’aimais bien l’idée des bas-fonds, de ruelles un peu glauques. Mon imagination a commencé à travailler…

C’est quelque chose qui vous tient à cœur, ces ambiances ?

J’aime bien tout ce qui relève des mondes cachés, avec des gens cachés qui s’organisent entre eux. A cet égard, Harry Potter me plait bien, avec son monde caché plus intéressant que le quotidien. C’est un truc de gamin, cette idée d’un monde fantastique à côté du nôtre. J’aimais bien le côté « parallèle » des livres autour de Cthulu, de Lovecraft. Par contre, je n’ai jamais été trop attiré par la S-F. C’est trop scientifique pour moi. Avec tout ce qui touche à la magie, on peut ouvrir plus de portes. On peut mettre n’importe quoi derrière. Dans Miss Endicott, on retrouve tout à fait cette idée avec la Salle des Portes, qui ouvre sur des mondes différents. C’est un espèce d’entonnoir, un sablier entre les deux mondes. On aurait pu délirer, faire des guerres, des peuplades…

Mais vous avez finalement choisi de faire un gros one-shot dans la collection Signé…

On avait réfléchi à une série plus classique, avec des albums qui ont une fin à chaque fois. Et puis on a signé chez Polyptique donc on a déjà un peu modifié le concept. Et puis on nous a proposé Signé. On était fiers, c’est bon pour l’ego. Ca permettait de faire une BD d’ambiance. Je me suis permis des pages un peu plus lentes, des grandes cases sur les bas-fonds au sein desquelles les personnages ont de la place pour évoluer. En 46 pages, on ne peut pas. Parce que j’aime bien que le lecteur en ait pour son argent !

Vous mariez de manière assez originale le semi-réalisme et les ambiances horrifiques, les « gueules cassées »… Ca n’a pas du être facile de trouver votre voie, graphiquement ?

Au début, non. Et puis plusieurs éditeurs étaient réticents à ce dessin rigolo qui racontait des histoires sombres. Les gens sont habitués à quelque chose de plus cadré. Un peu comme si, dans le Dargaud de l’époque Pilote, on n’avait pu être que Charlier ou Goscinny, mais pas les deux. Moi, ça ne m’est jamais apparu comme un problème. J’ai commencé par dessiner dans un style comique. Puis, quand j’ai débuté aux Beaux-Arts, j’ai fait les deux. J’ai essayé de faire du dessin « propre », je pensais qu’une ligne se devait d’être droite. Et puis j’ai lu une interview de Loisel où il expliquait qu’au contraire, une ligne n’est jamais droite et que c’est la force du trait qui doit primer. Au bout d’un an, j’ai réussi à me libérer en lâchant davantage mon trait. Le dessin caricatural permet de déformer les gueules, de les accentuer en fonction des besoins de l’histoire ou du caractère du personnage.

Avec Miss Endicott et son Londres souterrain, peuplé de monstres, vous êtes servi…

Oui, mais il y avait un travail à faire avant, au niveau anatomique, pour mieux s’en libérer. Moi j’aime bien, mais les personnages déformés font peur aux gens. Sur Miss Endicott, j’ai essayé de calmer un peu le jeu. J’ai quand même envie que les gens lisent mes histoires ! En plus, il y a des monstres dans l’histoire donc j’ai du me calmer pour qu’on voie bien la différence. Et puis mon trait à changé à cause du personnage. Elle est jolie et sympathique, alors mon dessin est moins anguleux. Je m’en suis rendu compte en faisant des études préparatoires : mon trait était plus léger. Et puis il s’est diffusé au reste de l’album…

Lecteur

« Je lis un peu de tout, j’essaie dans tous les sens, avec un fort penchant pour la fiction ! J’aime bien les polars mais je suis souvent déçu. Je suis un grand amateur d’Agatha Christie et de Conan Doyle. Je ne suis pas Science-Fiction du tout, plutôt historique. Je ne lis pas trop d’heroic fantasy même si, paradoxalement, j’aime bien en faire. On peut tout mettre dans l’heroic fantasy : de l’horreur, de l’humour, de la violence, etc… »

Ses ouvrages de référence :

. « Un Franquin, »
. « Un Breccia. »
. « Le nom de la rose, d’Umberto Eco. »
. « Le seigneur des porcheries. Un petit bouquin peu connu qui raconte l’histoire d’un mec asocial aux Etats-Unis, qui devient éboueur. On sent les odeurs tellement c’est bien raconté. De manière générale, j’aime bien les bouquins qui sentent. Quand on lit Blueberry, on sent la sueur, le crottin et le tabac ! »

 

 

DERRIEN, FOURQUEMIN
MISS ENDICOTT