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HERMANN, ENFIN GRAND PRIX !


Hermann, enfin Grand Prix par Philippe Peter

 

Angouleme 2017 Grand Prix #Hermann2017 Hermann Le Lombard BD western

 

Désigné Grand Prix de la Ville d'Angoulême 2016 par une majorité d'auteurs, Hermann est cette année à l'honneur dans la cité charentaise. Stéphane Beaujean, directeur artistique de la manifestation, revient en détail sur les principaux axes explorés par l'exposition qui lui est consacrée.

Quelle forme prendra l'exposition organisée par le festival d'Angoulême à l'occasion du Grand Prix décerné à Hermann ?

 

Stéphane Beaujean : Le Grand Prix a vocation à créer un panthéon d'auteurs qui ont fait œuvre dans la bande dessinée. Hermann a amené une manière quasiment naturaliste de représenter l’Humanité dans une bande dessinée auparavant très idéalisée, des héros ambigus sur le plan moral. Avec lui – et quelques contemporains du journal Tintin dirigé par Michel Greg  – est apparue une nouvelle approche du divertissement. La rétrospective que lui consacre le festival se penchera sur certains points forts qui font l'identité de son travail. Elle se tiendra à l'Espace Franquin et comportera environ 150 pièces.

 

Quels axes seront explorés ?

 

Le premier portera sur le fait qu'Hermann est clairement un dessinateur de la génération Greg. Ce scénariste est arrivé dans le milieu de la bande dessinée avec une nouvelle approche du divertissement, plus américaine, différente de l’innocence proposée par la génération d'auteurs qui remplissaient alors le journal Tintin. Leurs univers sont plus sexués et violents, moins lisses sur le plan moral.

 

L'exposition ne manquera certainement pas de se pencher sur les spécificités du dessin d'Hermann...

 

Il s'agit du second point que nous avons développé. Hermann est un dessinateur qui a fait bouger son trait toute sa vie. Il a, de manière constante, cherché à réinventer son dessin, ou en tout cas à ne pas s'ennuyer en dessinant. C'est un comportement très rare, voire unique à ce niveau-là. En général, les dessinateurs progressent jusqu'à atteindre un stade à partir duquel ils fixent leur « style » définitif. Hermann est différent. Il change d'outil tous les trois ou quatre ans. Ce n'est pas quelque chose de prémédité ; c'est instinctif.

 

Hermann qui n'est pas seulement un dessinateur, mais également un auteur complet...

 

Son avènement en tant qu'auteur complet correspond également à l'arrivée du silence dans ses récits. Les bandes dessinées qu'ils réalisent avec Greg sont plus bavardes. Quand Hermann prend son autonomie, il recourt au silence pour créer de la tension, du suspense, ou encore de l'émerveillement, parfois sur plusieurs pages. Ce procédé, assez rare à l'époque en BD, lui est inspiré par le cinéma.

 

Diriez-vous qu'Hermann est un touche-à-tout ?

 

Dans son métier, auteur de bande dessinée, cela me semble assez évident. C'est le chantre de la BD de genre. C'est l'un des rares auteurs à avoir exploré pratiquement tous les registres. Pirates, western, polar, science-fiction, post apocalyptique, aventure exotique, pamphlet politique, burlesque : il a à peu près tout fait, sauf un album très littéraire. Autant de diversité est finalement assez inhabituelle.

 

 

Un dessin en mouvement permanent

 

De ses débuts dans la revue scoute Plein feu, au milieu des années 60, à sa nouvelle série Duke, un demi-siècle plus tard, Hermann a constamment fait évoluer son dessin. Comme pour ne pas se lasser, il cherche, expérimente, et se réinvente perpétuellement ; n'hésitant pas au passage à changer d'outils, sans pour autant intellectualiser une démarche qui relève plus d'un besoin instinctif que d'une véritable volonté artistique. Héritier, tout comme Jean Giraud, de la philosophie de Jijé, Hermann tend naturellement vers un dessin réaliste. La composition de ses cases est complexe. Il n'évite rien et a même tendance à se rajouter du travail, quitte à se compliquer parfois la vie. Le soin minutieux avec lequel il apporte des détails aux décors ou aux équipements des personnages force le respect. Il crée de la matière dans les rochers, le bois, les briques ou encore les cottes de mailles. Un procédé particulièrement laborieux, mais également très efficace, salué par tous les amateurs de bandes dessinées réalistes.

 

Adepte d'une technique dite « à l'ancienne » et fin connaisseur de l'anatomie humaine, Hermann a besoin de travailler la matière, de sculpter la page. Une feuille de papier, un crayon, de l'encre, des couleurs, parfois du feutre : c'est à l'aide de ces outils simples qu'il crée du volume à partir d'une surface plate et blanche. Son dessin, à la fois franc et souple, cherche en permanence à donner de la chair à ses personnages, de l'ampleur à ses décors. Doté d'une mémoire photographique impressionnante et d'une grande capacité à visualiser le dessin avant de se lancer dans son exécution, Hermann utilise également la lumière et la texture de l'air pour la mise en scène de ses cases. Amoureux de la nature, il sait que la lumière qui perce le dôme touffu d'une forêt n'est pas la même à l'aube ou en plein après-midi. De même, un nuage, du brouillard, ou un panache de fumée ne sont pas pour lui de simples détails, mais des éléments essentiels du décor. Une démarche qui rappelle celle des peintres naturalistes.

 

Identifiable par son réalisme, sa fluidité et sa fougue, le dessin d'Hermann est unique en son genre. Il n'a, pour l'instant, pas connu d'héritier. Ce dessin tout en dynamisme, sublimé par une mise en couleur directe dont l'auteur s'est fait l'adepte depuis Sarajevo-Tango (publié dans la collection Aire libre, chez Dupuis, en 1995), font d'Hermann non seulement un dessinateur émérite, mais également un peintre de l'humanité. Tel Émile Zola, il dépeint depuis 50 ans les oubliés, les marginaux, les petites gens. Ni politique, ni critique, son approche est naturaliste. Si elle n'est pas totalement désespérée, bien que très pessimiste, elle ne se revendique pas non plus d'un quelconque mouvement artistique. Car l'art d'Hermann est finalement à l'image de son créateur : appliqué et imposant, mais jamais dogmatique ni pontifiant.

 

 

 

Le génie du cadrage

 

Si Hermann est un immense dessinateur, c'est également un artiste qui maîtrise à la perfection le langage de la bande dessinée. Capable d'agencer une planche de manière à ce qu'elle soit parfaitement explicite uniquement à travers son graphisme, il tranche radicalement avec la narration didactique et bavarde de l'école de Bruxelles, dont il côtoie pourtant les membres au journal Tintin dans les années 60 et 70. Hermann a une nouvelle manière, beaucoup plus dynamique, d'aborder la narration et le découpage. Une énergie et une efficacité qui passent également par l'organisation de chaque case. À ce titre, ses cadrages sont en tous points exceptionnels. Très inspiré par tous les genres cinématographiques, Hermann met en place un système alternant rapidement différents cadrages. Là où la bande dessinée franco-belge classique se limite généralement aux plans moyens et aux plans rapprochés, l'auteur multiplie les changements de prises de vue afin de donner une dynamique naturelle à l'ensemble, tout en insérant des plans américains, des gros plans, ou encore des plans subjectifs. Techniquement, l'image est à l'arrêt ; mais elle donne l'impression d'être en mouvement. Une attitude suspensive qui donne le sentiment d'avoir vu l'avant et d'avoir déjà vu l'après. À l'époque où Hermann développe ce type de dessin et de cadrage, un autre auteur visionnaire, lui aussi très inspiré par le cinéma, en fait de même pour Blueberry dans le magazine Pilote. Il s'agit de Jean Giraud.

 

 

 

Hermann en quatre séries mythiques

 

Bernard Prince : Après avoir réalisé des récits courts (notamment quelques Belles Histoires de l'Oncle Paul), Hermann se lance, en 1966, dans sa première série. Scénarisées par Greg et publiées dans le journal Tintin, les aventures de Bernard Prince connaissent un grand succès public. Elles marquent un tournant dans la bande dessinée d'aventure. Hermann cède sa place à partir du 14e album, d'abord à Dany, puis à Aidans, avant de reprendre la série au côté d'Yves H. avec un 18e  album, Menace sur le fleuve, sorti en 2010.

 

Comanche : Puisque leur collaboration fonctionne à merveille, Greg et Hermann décident de débuter ensemble une nouvelle série. Il s'agit cette fois d'un western mettant en scène une héroïne. La première histoire de Comanche paraît en 1969, toujours dans le journal Tintin. Tandis que Red Dust prend peu à peu le pas sur le personnage de Comanche, la saga s'installe comme l'un des classiques du western en BD. Hermann cesse de travailler sur Comanche en 1983, après la publication du Corps d'Algernon Brown.

 

Jeremiah : En 1977, alors qu'il assure déjà la mise en images de Bernard Prince et Comanche, Hermann ressent le besoin de créer son propre univers. Cette envie débouche sur Jeremiah, une série initialement publiée par l'éditeur allemand Koralle, reprise par Dupuis, et qui compte à l'heure actuelle 34 volumes. Devant le succès de cet univers post-apocalyptique, Hermann arrête Bernard Prince quelques années plus tard, ce qui jette temporairement un froid sur ses relations avec Greg.

 

Les Tours de Bois-Maury : Alors qu'il a abandonné Bernard Prince et Comanche pour se consacrer pleinement à Jeremiah, Hermann se lance, en 1984, dans une fresque médiévale devenue elle aussi un succès. Publiée dans la collection Vécu de Glénat, Les Tours de Bois-Maury compte à ce jour 15 tomes. La série consacre une nouvelle fois Hermann comme auteur complet, avant que son fils ne reprenne le scénario à partir du 12e volume.

 

 

 

Francois Boucq, l'héritier

 

Lecteur, dans sa jeunesse, du journal Tintin, le Grand Prix de la ville d'Angoulême 1998 a été inspiré par le style graphique et le sens de la narration d'Hermann.

 

 

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Hermann ?

 

François Boucq : Quand j'étais gamin, je lisais plutôt Cœurs vaillants et Pilote, mais j'avais des camarades qui étaient abonnés au journal Tintin. Je connaissais le travail d'Hermann à travers ce que j'y avais lu, à savoir les séries Bernard Prince, puis Comanche. J'ai suivi ensuite tout le développement de Jeremiah. Nous nous sommes rencontrés à l'époque où il commençait Les Tours de Bois-Maury, au milieu des années 80. Il était venu me voir durant un festival de BD pour me dire qu'il aimait bien ce que je faisais. Ça m'avait impressionné et touché. C'est toujours sympa quand quelqu'un de plus expérimenté que toi te dit ce genre de chose.

 

Qu'est-ce qui vous a plu, en tant que lecteur, dans les histoires d'Hermann ?

 

Dans Bernard Prince et Comanche, j'aimais l'héroïsme des personnages. C'est un aspect qui disparaît aujourd'hui dans la bande dessinée, alors même que cet art est précisément une fabrique à héros. Et un des meilleurs fabricants de héros de BD, c'est Hermann. Ses personnages se mettaient toujours dans des situations complètement improbables, mais arrivaient à s'en sortir. Ça nous donnait envie de connaître la suite !

 

Avez-vous le sentiment d'avoir été influencé par Hermann ?

 

Il fait indéniablement partie des dessinateurs qui m'ont profondément influencé. Une des premières images qui m'avaient impressionné se trouve dans La Loi de l'ouragan. On y voit Bernard Prince coincé sous un palmier. Un colosse mexicain vient pour le dégager, tandis que Jordan arrive, au loin, et découvre la scène. C'était fantastique ! Et puis, chez Hermann, il y a le dessin, mais il y a aussi la manière d'utiliser le dessin pour le mettre au service de la narration. Ou comment charpenter une planche pour que l'œil du lecteur soit absorbé par son dynamisme. Hermann maîtrise à la perfection le sens de l'ellipse. Il parvient à faire comprendre des choses sans jamais être littéral ou explicite.

 

Quels éléments caractérisent le dessin d'Hermann ?

 

Certains dessinateurs sont des sculpteurs, d'autres des littéraires. Pratt a un dessin en 2D. Celui d'Hermann est en 3D, il cherche constamment le volume. Il y a une mise en abyme de la page, comme s'il la sculptait. Selon moi, le dessin est analysable selon les quatre éléments. Celui d'Hermann est un dessin de feu, mais également d'eau car il est très souple. C'est aussi un dessin de terre car il donne de la chair à ses personnages. Ce qui lui manque actuellement, c'est un travail sur l'air ; libérer de l'espace, faire respirer les cases. Mais Hermann est un boulimique de dessin, et il a besoin d'être rassasié !

 

Ce Grand Prix tardif est-il important pour le monde de la bande dessinée ?

 

Oui, car la mode est au dessin peu ambitieux. Le dessin réaliste, qui découle de la représentation figurative, est méprisé, alors que je trouve que c'est l'aristocratie du dessin. Il nécessite de la rigueur et un grand sens de l'observation pour que les éléments s'incorporent parfaitement dans l'image. Je suis toujours étonné du nombre de grands dessinateurs oubliés, comme l'est Jijé par exemple.

 

BOUCQ FRANÇOIS, HERMANN, YVES H.
BERNARD PRINCE, DUKE