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INTERVIEW DE EFA, JOUVRAY OLIVIER
LE SOLDAT : L'INTERVIEW D'OLIVIER JOUVRAY ET D'EFA

Quels lecteurs êtes-vous ?

Efa : Je suis de plus en plus difficile. Il faut vraiment que j'aie envie d'approfondir un sujet en particulier pour ouvrir un livre, que ce soit une BD ou un roman. Et puis, plus je vieillis, plus je cherche des sujets proches de ma propre vie, qui me parlent directement, qui interpellent mon existence.

Olivier : Un peu comme Efa, je suis de plus en plus exigeant. Trop d'albums sont publiés avec des histoires que j'ai l'impression d'avoir déjà lues vingt fois et si un livre ne m'apprend rien, j'ai le sentiment de perdre mon temps. C'est une des raisons pour lesquelles je m'intéresse beaucoup à la bande dessinée documentaire d'ailleurs.

 

Quels romans, BD ou films vous ont marqués récemment ?

Efa : Pour ce qui est des BD, j'ai lu récemment L'enfance d'Alan d’Emmanuel Guibert, un chef d'œuvre incontournable selon moi. J'ai beaucoup aimé également la BD espagnole Las Meninas de Santiago Garcia et Javier Olivares, un récit qui narre la genèse du célèbre tableau de Velázquez, mais qui surtout conduit à une réflexion sur l'acte propre de la création ; c'est une BD où forme et fond sont d'une intelligence incroyable, ça a été la découverte de cette rentrée. Je viens aussi de finir le roman Dirt de David Vann, un regard glauque sur l'Amérique profonde des années 80.

Olivier : Dans mes derniers coups de cœur BD, j'ai beaucoup apprécié l'album d'Hervé Tanquerelle La communauté, ainsi que La nueve de Paco Roca. J'ai aussi énormément aimé la BD dessinée par mon frère et écrite par le scénariste Jean-Christophe Deveney : Johnny Jungle. Et je ne dis pas ça pour faire la promo de la famille ! Côté film, j'ai surtout vu des trucs ratés ces derniers temps, à part peut-être A touch of sin de Jia Zhang-ke qui est un film chiant et intéressant tout à la fois.

Pendant longtemps, on a présenté le soldat comme un héros. Depuis, des œuvres de tout genre (cinéma, livres, etc.) ont tenu à dénoncer cette glorification, qui avait tendance à embellir la guerre. Aviez-vous la volonté de vous inscrire dans cette démarche lors de la rédaction du Soldat ?

Efa : C'était Jung qui disait que le héros d'une histoire doit être bête : un type qui se pose trop de questions ne partirait jamais à l'aventure...  Notre culture a toujours eu besoin de héros, et ce dès la mythologie grecque, en passant par les romans arthuriens de Chrétien de Troyes et jusqu'aux superhéros américains. Ils nourrissent l'imaginaire collectif, ils parviennent à nous convaincre des choix de ceux qui nous gouvernent, ou à générer des idéaux pour lesquels se battre (se battre à la guerre, ou se battre au boulot, se battre pour l'avenir qu'on voudrait pour nos enfants, etc.). La Patrie, Dieu, un héros de guerre, une corporation... Ce sont des mythes qui servent au même propos : ramer tous dans la même direction sans trop se poser de questions. J'aime à penser que, oui, une des volontés de notre « Soldat » est de dénoncer cela.

Olivier : Le cinéma américain qui influence tant notre culture depuis des décennies ne cesse de vouloir glorifier le mythe du héros, de l'élu, de l'homme providentiel, etc. Aujourd'hui, beaucoup de blockbusters nous suggèrent que pour se préparer à la crise généralisée qui ne devrait plus trop tarder à nous tomber sur la figure (zombies, monstres dévastateurs, météorite, etc.), il nous faudra de sacrés héros et que la meilleure fabrique de héros c'est l'armée. C'est un message que je trouve particulièrement tendancieux, dangereux même, et j'ai eu envie, avec cette BD, d'apporter ma contribution au démontage de cette ânerie.

De fait, pourquoi avoir choisi de traiter de la guerre de Sécession en particulier ?

Efa : Suite à la lecture du livre de Stephen Crane, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose. C'est vrai qu'on aurait pu s'en servir et poser un décor différent, plus européen peut-être, mais nous n'en avons pas ressenti le besoin. Et puis dans le récit on ne parle jamais concrètement, historiquement, de la guerre de Sécession, et c'est là que ça devient universel... tout en restant fidèle quelque part à l'ouvrage original.

Olivier : Comme dit Efa, c'est l'occasion qui fait le larron ! Il m'a proposé de travailler sur cet ouvrage (qui, aujourd'hui encore, est toujours lu dans certains collèges américains pour glorifier la figure du héros de guerre) et nous avons décidé de retourner son discours parce que cela correspondait plus à notre état d'esprit.

Quel travail avez-vous effectué pour retranscrire l’expérience d’un soldat ? Vous êtes-vous basés sur des récits, des témoignages ?
Pour ce qui est des décors, des uniformes, comment avez-vous procédé ?

Efa : La guerre civile américaine est une période bien documentée. La photographie existait déjà, donc on s'est servi à volonté de ce support. De plus, les États-Unis sont très friands des « Reenactments » : ce sont des reconstitutions des batailles de la guerre de Sécession, avec les costumes, les armes, les décors, etc. C'était donc une bonne source de documentation aussi. Puis, comme il ne s'agit pas d'un récit historique (la nouvelle de S. Crane n'a pas cette prétention et elle ne s'inscrit pas dans une campagne ou une bataille concrète) mais d'un exercice de fiction, ça se ressent dans le dessin. C'est-à-dire que je me suis documenté mais jusqu'à un certain point, le poids de la narration étant dans le parcours psychologique du protagoniste, Henry Flemming, et non dans la reconstitution détaillée de la guerre civile américaine.

Olivier : Ce qui m'a frappé dans les témoignages recueillis, dans les textes que j'ai pu lire, c'est que sur le front, on a l'impression que c'était un sacré foutoir. La fumée due à l'utilisation de la poudre noire emplissait rapidement les lieux d'un brouillard dense et, souvent, plus personne ne savait vraiment sur qui il tirait. Dans les conflits plus récents, c'est souvent le cas aussi. Les combattants tirent un peu au hasard, sont morts de trouille et finalement, il n'y a qu'au cinéma que les combattants sont des machines à tuer qui ne connaissent pas la peur, qui maîtrisent leur affaire et qui ne doutent jamais.

Vous présentez les gradés comme des hommes incompétents, voire perdus, dont le désir principal est de montrer qu'ils maîtrisent la situation. Néanmoins, la guerre est justement une situation pendant laquelle de nombreux choix lourds de conséquence doivent être faits dans un délai très court, avec un nombre extrêmement réduit d'informations. Et pour pouvoir être crédibles, les meneurs ont besoin d'être respectés par leurs hommes. Pourquoi ne pas avoir traité cet aspect de la guerre, vu par les officiers ?

Olivier : Ce sont les soldats sur le terrain qui critiquent le travail de leurs officiers. Parce qu'ils sont baladés d'un côté puis de l'autre sans jamais avoir d'informations précises qui justifieraient les décisions prises. Pour ma part, ce que je dénonce, ce n'est pas le travail des officiers ou le comportement de tel ou tel soldat. C'est toute la mécanique de la guerre qui me révolte. Officiers et soldats sont victimes et coupables dans cette histoire parce qu'ils acceptent de participer à cette absurdité qui les mènera tous à massacrer ou à se faire massacrer. D'un point de vue "technique", le soldat fait ce qu'il peut, l'officier fait ce qu'il peut, mais tous se retrouvent à devoir prendre des décisions dans des délais très courts avec un résultat qui sera de toute manière catastrophique pour tout le monde. Il n'y a rien à justifier, rien à excuser, ni rien à sauver dans une guerre. Si on regarde dans le détail, on peut y voir des actes de bravoure, de courage, de sacrifice ou de solidarité mais de manière globale, ce n'est qu'une immense atrocité, du point de vue d'un soldat, d'un officier ou d'un civil. Il n'y a pas de bonne façon de faire la guerre. La seule chose intelligente que nous pouvons faire, c'est d'éviter qu'elle n'arrive.

Les scènes oniriques, avec les cadavres de soldats tombés au combat, sont particulièrement impressionnantes. Des inspirations en particulier aussi ici ?

Efa : On en a discuté avec Olivier lorsqu'on a dû mettre en images la première séquence, celle de la rivière. Cela devait être cohérent avec l'image de monstres qu'un jeune paysan de l'époque pouvait avoir en tête. On a donc imaginé des monstres à la forme peu définie, parfois à la gueule d'animal mythologique, parfois à la manière d'un cadavre...

Olivier : La peur, celle qui vous tord les entrailles avant le combat, vous amène à interpréter la réalité de manière déformée, à imaginer des Léviathans fantastiques, des hydres fabuleuses, des géants destructeurs et des démons sortis des enfers. La réalité vous montre que vous ne vous battez que contre d'autres pauvres bougres comme vous, que vous êtes en train de tuer des mômes aussi terrifiés que vous et que vous devrez assumer cette épouvantable culpabilité si vous survivez. Mon inspiration, c'est l'histoire de tous les conflits humains finalement.

Mise en situation : la France déclare la guerre, tout le monde est mobilisé. Vous vous battez ?

Efa : Non. Je n’ai pas voulu faire le service militaire et j'ai pu y échapper grâce à divers facteurs. Mes grands-parents ont connu la guerre civile d'Espagne, mes parents la dictature qui a suivie...  Je n’ai aucune envie de vivre ou revivre cela.

Olivier : C'est très difficile de répondre à cette question. Qu'est-ce que je pourrais faire ? M'enfuir, mais où ça ? Laisser ma famille et mes amis se démerder ? Je crois que je veux surtout me battre aujourd'hui pour que je n'aie jamais à me retrouver dans cette situation. En tant qu'artiste, j'estime que mon devoir est de rentrer en résistance maintenant plutôt que d'attendre une guerre pour rejoindre le maquis comme a pu le faire mon grand-père. Je préfère me battre avec des bouquins, des idées, des paroles qu'avec un flingue à la main. Et puis finalement, quand on voit l'état de la crise politique et économique que nous traversons, je crois que nous sommes déjà en guerre et que nous avons déjà reçu l'appel à la mobilisation.

Avez-vous des projets en cours ou dans les cartons ?

Efa : Je commence à bosser sur la troisième saison d'Alter-Ego avec Pierre-Paul Renders et Denis Lapière, et je travaille aussi sur les premières pages de ce qui sera ma nouvelle collaboration avec Le Lombard : une biographie de Claude Monet, cette fois avec Salva Rubio au scénario.

Olivier : Pour ma part, je travaille à la fois sur le 9e tome de Lincoln qui va se retrouver confronté au milieu des anarchistes de New York, sur un bouquin qui parle du rôle des étrangers dans la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, sur une biographie de Luther, sur une série jeunesse médiévale, sur un blog BD qui parle du conflit des générations et sur la création d'une maison d'édition de BD documentaire à Lyon. Je sais, c'est beaucoup mais j'ai toujours peur de m'ennuyer.