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INTERVIEW DE DESBERG STEPHEN
SHERMAN T6 : L'INTERVIEW DE DESBERG !

 

LE LOMBARD. Sherman c'est le rêve américain du self-made man, teinté de corruption et de rédemption, avec en trame de fond toute l'horreur nazie. D’où vous est venue cette idée ?

 

S.D. Il y a plusieurs inspirations. Tout d’abord une passion que j’ai depuis longtemps -et que j’ai abordée dans d’autres projets- pour toute cette période des années 20, des années 30, avec la montée du nazisme. Cette période m’a toujours intéressé sur le plan historique, mais aussi sur le plan artistique. Sur un plan plus personnel, je suis américain par mon père. Il y a un certain nombre d’éléments, de cette période là, de petites histoires qu’on m’a racontées. J’ai une tante qui est encore en vie aux Etats-Unis, qui est un peu la mémoire de la famille, qui me racontait des petits épisodes, comment ont-ils survécu pendant toute cette période, avec notamment le crash de 1929. Mon père est venu en Europe pour faire la guerre et c’est là qu’il a rencontré ma mère. C’est un contexte, qui pour moi, est assez naturel, et je dirais émotionnel aussi. J’aime bien revenir à ces époques là. Autant ce qui m’intéressait vraiment à titre personnel dans le personnage de Sherman, c’était ce parcours du personnage qui fait fortune parfois en utilisant des moyens un peu limites, mais toujours dans un certain contexte moral. Avec la montée du nazisme et fatalement avec la guerre, les standards moraux sont complètement distendus. Je trouvais intéressant de plonger les personnages dans ces questionnements moraux, également aussi par rapport à sa fille, qui est d’une autre génération. Ça m’intéressait de plonger un personnage au quotidien dans ces thématiques. Alors qu’aujourd’hui, quand on juge toute cette période là, on a des jugements très tranchés, car on dit, en dehors de toute pression, « eh bien moi je ne n’accepterais jamais ceci ou ça même en temps de guerre »... En fait je trouve que souvent les choses sont beaucoup plus compliquées. Donc voilà, j’avais envie, à travers ce personnage, et cette famille des Sherman, de me poser ces questions morales, par rapport aux grands évènements de l’Histoire.

 

 

LE LOMBARD. Avez-vous respecté la trame que vous avez imaginée au début ou avez-vous effectué quelques ajustements ?

 

S.D. Des ajustements, on en fait toujours en avançant, mais disons que comme j’ai écrit les albums en une fois, je suis resté très concentré sur l’idée que j’avais dès le départ. Il n’y a pas véritablement d’improvisations dans ce projet-là. C’est vraiment un projet qui a été écrit d’une traite. Pour revenir au point précédent, d’autres choses m’intéressaient, comme c’est un sujet que j’avais déjà traité, et qui a été énormément traité par d’autres auteurs, aussi bien en romans qu’au cinéma. Je trouvais intéressant, un petit peu comme je l’avais fait dans I.R.$, mais dans un tout autre contexte, c’est-à-dire de prendre cette période là par le biais de la finance, et de voir aussi comment des grandes familles américaines -il y a des allusions à la famille Kennedy, à la famille Bush- comment ces fortunes se sont constituées, et de manière douteuse parfois. Et puis, comment cette économie du 3ème Reich a pu se mettre en place et comment est-elle devenue aussi puissante avec l’appui de ressources quand même assez inattendues venant des Etats-Unis.

 

LE LOMBARD. Sherman offre également une double lecture (en référence à notre dernière interview avec Cassio). La rupture entre passé et présent est un concept que vous reprenez fréquemment ?

 

S.D. Oui, tout à fait. Disons que c’est une technique que j’utilise souvent. On pourrait considérer que ça devient une marque de fabrique. Cela me vient toujours naturellement. C’est une technique que j’aime bien utiliser car cela permet au présent -même s’il est situé dans les années 50- d’avoir une narration au premier degré, de suivre ce qui se passe dans l’action. Et puis d’avoir petit à petit, des compléments d’informations. On fait allusion à des évènements du passé et on voit ces éléments se dévoiler devant nous. Et je trouve que sur un plan émotionnel, ça créé une proximité par rapport aux évènements. Aussi, on se rend compte, dans ce que Sherman raconte, qu’il prend parfois des libertés par rapport à des réalités, ce sont soit des libertés volontaires, soit c’est le temps qui a fait son œuvre. Et donc, tout ça je trouve que ça donne une certaine couleur au récit.

 

 

LE LOMBARD. Une autre mécanique révèle Sherman comme une série polar à part entière. L’appel téléphonique que reçoit Jay au début de la série et qui déclenche toute l’intrigue se répète dans les tomes suivants. Je pense notamment à la fameuse phrase « Tout se paye ici bas. ». Une façon de rythmer la narration ?

 

S.D. On peut le voir comme ça. Ce sont des points d’ancrage dans l’histoire, des phrases qui reviennent, qui ponctuent et qui insistent sur la philosophie du récit. C’est une phrase qui m’est venue naturellement car mon épouse l’utilise très souvent, surtout quand elle parle de politique. Elle vient d’Afrique et quand elle est confrontée à des injustices, des inégalités, ou quand on voyage et qu’on voit des choses qui nous paraissent injustes, elle utilise toujours cette phrase là, que je trouve emprunte d’une naïveté positive. D’une certaine manière, c’est vrai que tout se paye ici bas mais peut-être pas dans le sens où on l’entend, où chacun est nécessairement puni comme il doit l’être. Au niveau moral, je trouve que c’est une phrase qui se justifie. C’est effectivement une espèce de rythme de phrase, qui traverse toute la vie du personnage, quand par exemple, il se lance dans des choses en se disant qu’il n’aura pas à payer pour ça, qu’il peut se le permettre. On se rend compte au bout du compte, que rien est innocent, que chaque chose doit trouver sa place.

 

LE LOMBARD. Cet ultime album nous révèle enfin le coupable, et sans dévoiler les ficelles de l’intrigue, une surprise de taille attend le lecteur. Certains personnages seront sacrifiés et d’autres sauvés. Pas de véritable happy end pour la série ?

 

S.D. Je pense que si, je pense qu’il y a happy end, dans le sens où ce que le personnage de Sherman désire le plus c’est de faire la paix avec lui-même et avec sa fille, et ça, il y parvient. Maintenant de l’happy end dans le sens classique, où les personnages se retrouveraient et puis s’embarqueraient pour une nouvelle aventure et vivraient parfaitement toujours heureux, disons que c’est peut-être pas noir et blanc pour Sherman. C’est peut-être dans les grisés je dirais comme conclusion. Je pense que c’est une conclusion qui est plutôt heureuse en ce qui concerne le personnage. 

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