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INTERVIEW DE XAVIER
PHILIPPE XAVIER, INTERVIEW

Interview réalisée par Planetebd.com, au festival d'Angoulême
 

Le parcours de Philippe Xavier est atypique : après avoir passé 12 ans dans le milieu des comics aux USA, le dessinateur est revenu s’installer en Europe pour nous ravir de son dessin réaliste ciselé et élégant : Paradis perdu, le Souffle et plus récemment Croisade, sur un scénario historico-ésotérique de Jean Dufaux. Devant une salade angoumoisine, le plus américain des dessinateurs belges nous a communiqué son plaisir de travailler avec un grand comme Dufaux, dans un environnement aussi chaleureux que celui du Lombard…


Bonjour Philippe Xavier. Pour faire connaissance, est-ce que tu peux te présenter sommairement : ta vie, ton œuvre, comment en es-tu arrivé à faire de la bande dessinée ?
Philippe Xavier : Apres quelques années en Afrique du nord, j’ai grandi et vécu en France. Après mon bac, je suis parti en Argentine, à Buenos Aires, pour y étudier la pub et jouer un peu au foot. J’y ’ai découvert d’autres paysages, puis suis parti au Chili, à Santiago et à l’âge de 22 ans, je suis parti vivre aux Etats-Unis, pendant 12 ans à peu près. J’ai fait plein de petits boulots, jardinier, videur de boîtes… et en 1996, j’ai commencé à travailler dans les comics.

Tu es américain à la base ?
PX : Non, je suis français, mes parents sont français. Maintenant, j'ai deux nationalités, deux passeports, c'est pratique pour voyager !

Tu as travaillé sur quels comics ?
PX : J’ai touché un peu à tout. Il y a eu du Wolverine, Lady death ascension, tout cela en pinups...., Legendlore, Books of lore, Mortal souls pandora et pleins d’autres... En tout, j'ai fait 55 comics, c'était une phase d’apprentissage. Début 2000, Soleil, par l’intermédiaire de Jean Wacquet, m’a repéré et on s’est échangé plusieurs mails. J’ai fait quelques essais sur Le Souffle, avec Ange au scénario et on a fait le tome 1. Au moment de commencer le tome 2, je suis rentré en France, c’était en 2003. Ils m’ont alors proposé de reprendre Paradis perdu. Comme le tome 1 était déjà d’influence graphique comics, ça ne m’a pas posé de problème. J’ai fait le 2, 3 et 4, cela s’est bien passé, la série a connu un petit succès. J'ai ensuite eu des propositions de projets avec Soleil, plus ou moins sérieuses, mais cela traînait. Et puis on m’a dit « T’as qu’à faire un deuxième cycle de Paradis ». Mais graphiquement, j’avais fait le tour de la question et puis du point de vue scénario, je ne voyais pas ce qu’on aurait pu dire de plus intéressant. A ce moment-là, lors des derniers mois durant lesquels je terminais Paradis, Gauthier Van Meerbeeck, éditeur au Lombard, est entré en scène et il a commencé à m’envoyer des scripts pour voir si j’étais intéressé pour travailler avec eux.

D’après ce que j’ai compris, on t’avait proposé des jeunes auteurs ?
PX : Des jeunes ? Je ne sais pas, mais ils étaient très bons, avec des scénarios très intéressants. Mais comme je leur ai dit, moi aussi je débutais, en fait je suis tout « jeune » en France : je n’ai que cinq albums à mon actif. Je n’allais pas porter une série à moi tout seul. Le nom de Xavier reste quand même inconnu du grand public. On a donc tourné en rond un petit moment, c'était en janvier 2006. C'est à ce moment que Jean Dufaux est passé dans les bureaux du Lombard. Il a vu mon travail et il a trouvé ça intéressant. L’éditeur a sauté sur l’occasion et on s’est rencontrés. Je suis monté sur Bruxelles, j’habitais alors Lyon et puis cela a fait clic tout de suite. Le coup de foudre professionnel. J’avais alors envie de faire quelque chose sur les croisades, et en moins d’une heure, on a décidé de faire une croisade imaginaire, un mélange d’histoire et de fantastique. Ça, c'était en janvier ; en avril, je terminais Paradis tome 4 ; et en mai je déménageais sur Bruxelles,

Au risque de faire un jeu de mot pourri, y aura-t-il un second Souffle ?
PX : Non, C'est vraiment dommage. J’aurais aimé continuer. Plusieurs fois, j’ai demandé à terminer ce qu’on avait commencé, quitte à faire un album de 60 pages. Mais on m’a répondu de me concentrer sur Paradis. Maintenant, c'est trop tard, je ne vais pas dire à Jean Dufaux « Attends-moi deux ans, je termine le Souffle ».

Et après Croisade ?
PX : Et bien nous allons continuer sur Croisade ! Avec un 2e cycle. Le tome 1 a très bien marché, je vais continuer à me concentrer sur cet univers et puis dans quelques années j’aimerais développer un autre univers graphique, avec Jean Dufaux toujours, mais en forme de one-shot, sûrement dans la collection Signé du Lombard.

D’après ce que j’ai compris, le scénario de Croisade, c'est toi qui l’as initié et qui l’a proposé à Jean Dufaux ?
PX : Un scénario, non. Une envie, un « désir graphique », oui ! Cela a été en fait très simple. Au tout début, c’est parti d’une envie : « Allez tiens, je vais faire dans les croisades ». Pourquoi les croisades ? J’avais des images en tête, je voyais des scènes… Et puis Jean traînait lui aussi dans ses tiroirs une envie d’explorer cet univers des Croisades depuis de nombreuses années. Notre rencontre a permis de nous mettre d’accord : c’était une évidence, Croisade était fait pour nous et personne d’autre. Je suis reparti sur Lyon, j'ai terminé Paradis et lui a cogité. 3-4 mois après, j’avais les premières planches.

La double planche centrale dans le tome 1, très spectaculaire, c'est de lui ou c'est de toi ?
PX : Dès notre première rencontre, je leur avais expliqué que j’avais envie d’une scène de bataille, d’essayer d’aller encore plus loin dans le système de narration, de jouer avec le coté panoramique que j’adorais au cinéma, comme dans les films de Sergio Leone. Jean a peaufiné le tout en construisant l’histoire autour de ce dépliant…

Comment travaille t-il avec toi : il te fournit un story-board ?
PX : Non, pas de story-board. Pour moi le vrai travail du dessinateur se trouve dans le story-board. Jean me fournit un scénario très détaillé, avec les mots justes, riche en émotion. Ces mots me parlent et se transforment rapidement et naturellement en images.

Tu as donc une grande liberté de création !
PX : Oui, sinon je ne pourrais pas travailler. J’ai besoin d’espace quand je dessine. Ses scénarios sont très riches en détails, en sentiments, en expressions faciales, avec les dialogues. Il décrit tout ce que l’humain ressent dans les cases. C'est génial : tu vois tout de suite les expressions qu’il faut !

Comment se passe la livraison du scénario ?
PX : On se rencontre et puis il me donne par exemple une scène, cinq-huit planches à peu près. On en discute, on se raconte les films qu’on a vus, la musique, on joue la scène, elle prend vie… Je retourne chez moi, je fais les crayonnés et on se revoit alors quelques semaines plus tard. Là, jean enfile sa casquette de lecteur et s’il y a des corrections à faire, genre « Tiens, mets ce personnage de profil, ou cadre plus de face, rapproche ta caméra », il m’en fait part. Généralement, ses remarques sont très judicieuses. C'est un petit détail qu’il faut changer mais ils apportent toujours un plus à la narration de l’histoire.

Il arrive à être quand même disponible malgré la quantité phénoménale de séries qu’il gère en même temps ?
PX : C'est la personne la plus disponible que je connaisse, c'est incroyable. Je ne sais pas comment il fait, il a une santé de fer.

As-tu poussé la recherche jusqu'à faire un pèlerinage ?
PX : Pas encore. Avec Jean on aimerait aller à Jérusalem. Il l’a déjà fait. Peut-être à la fin du tome 3… Je pense que ce serait intéressant. C'est bien de voir des images, des tableaux, des films, mais une fois sur place, il y a les odeurs, la lumière, il y a beaucoup de choses qui marquent, obligatoirement.

Comment se passe la collaboration avec Jean-Jacques Chagnaud ?
PX : Jean-Jacques est un grand monsieur de la couleur. La différence avec les autres, c'est qu’il travaille en couleurs traditionnelles. Il fait tout au pinceau et maîtrise les techniques qui rajoutent de la chaleur aux planches, ce qui s’avère particulièrement adapté à Croisade. On se parle au téléphone, je lui décris l’ambiance des cases, des planches, ce que j’aimerais voir comme ambiance… C’est très émotionnel… Après, sur le choix des couleurs, il a carte blanche. Son travail sur le tome 2 est juste incroyable, c’est magnifique.

Tu travailles vite ?
PX : Oui, assez. Je fais l’album en sept-huit mois à peu près, pour 52 pages.

Pourquoi être revenu en France ?
PX : Pour des raisons familiales avant tout. Et puis cette envie de changer en fait : j’aime bien voyager. J’ai quitté la France quand j’avais 18 ans. Je suis revenu à 33. C’est étrange, ça fait une vie coupée en deux. J’ai grandi et passé mon adolescence en Europe et je suis devenu un homme en Amérique, avant de revenir à mes sources…

Quel regard tu portes sur les deux civilisations, les deux pays, les deux marchés du neuvième art ?
PX : C'est très différent, même si en fait, c'est la même passion : on raconte une histoire sur papier. Maintenant, le produit fini est différent, le système de narration aussi. Aux Etats-Unis, c'est vrai qu’on travaille beaucoup plus vite, on fait 22 pages tous les mois, c'est quand même assez costaud ! Il y a 4-5 cases en moyenne par planche. Mais en soi, le travail est le même : je reçois mon scénario , je fais mon boulot, j’envoie mes planches et je suis payé.

Tu continues à t’intéresser à ce qui sort en comics, à tes anciens collègues ?
PX : Oui bien sûr. Tous mes potes des Etats-Unis continuent à travailler là-bas. J'ai des contacts avec beaucoup de maisons d’édition et puis je pense qu’un jour je referai une histoire là-bas.

Tu étais ami avec qui là-bas ?
PX : Surtout les artistes de Top Cow, parce que c'est là où j’ai commencé. Il y avait des gens comme Michael Turner… (qui vient de malheureusement nous quitter), Dave Finch… A l’époque c'était la nouvelle école, c'était ceux qui bossaient pour Silvestri et Jim Lee qui est un bon ami. J’ai un pote qui est là-bas, Richard Isanove. Un français, un des meilleurs coloristes dans le milieu et il y a aussi mes amis mexicains Ramos et Ladronn. En fait, j’aurais pu rester aux Etats-Unis, travailler dans la bande dessinée, c'était pareil. Il aurait juste fallu envoyer les planches, c’était un peu plus long. Mais bon, je redécouvre l’Europe et j’apprécie.

Tu aime Bruxelles ?
PX : Oui j’adore. Cela va faire deux ans que j’y suis installé et j’apprécie énormément cette architecture « art nouveau ». Je suis gâté, c’est sublime, les gens sont sympas. Et puis il y a la maison d’édition, c'est un petit plus. En tant que dessinateur, tu vas livrer tes planches, tu vois l’éditeur, il y a un vrai contact qui est plus fort. Je pense que c’est ce qu’on ressent dans Croisade : c'est peut-être un bouquin qui sort du lot, mais il y a surtout beaucoup d’amitié dans cette aventure, de la chaleur humaine, du plaisir. Ce n’est pas juste du « sur commande ».

Quels sont les retours des lecteurs que tu rencontres en dédicace, ceux qui l’ont lu ?
PX : Ils attendent avec impatience le tome 2. Certains ont été déçus, parce qu’il y avait du fantastique dedans, ils s’attendaient plus à de l’historique, à la Murena. En fait, c'est surtout une partie de jeu d’échecs qui commence, donc ils attendent. Ce que j’ai pu remarquer, c'est que le temps et la bibliographie aidant, on devient des valeurs sûres. Jean Dufaux est une valeur sûre, donc ils achètent. Ils se doutent que cela va être costaud. Me concernant, il y a eu ceux qui ont acheté Paradis Perdu qui ont suivi et aussi un nouveau lectorat, ceux de Jean, qui ne me connaissent pas en fait. C'est sympa de mélanger le lectorat Lombard et Soleil.

On vous le dit quand ça ne plait pas ?
PX : Oui, mais pas directement. J'ai lu sur un site concurrent, sur leur forum « Je n’aime pas, les dessins sont pas beaux ! ». Je ne pense pas qu’on puisse dire que ce n’est « pas beau »… Qu’on n’aime pas, oui. Après, c’est une question de goûts. Il y a des rigolos qui me disent aussi « J’ai bien aimé le livre, mais les couleurs à l’informatique, je n’aime pas du tout, c'est très froid ». La prochaine fois, regardez mieux, parce que c'est fait à la main, c'est une colorisation traditionnelle.

Si tu avais une gomme magique pour modifier quelque chose après coup de Croisade, est-ce que tu l’utiliserais et sur quoi ?
PX : Non, je ne corrige rien, cela ne servirait à rien, cela a été fait. J’ai donné tout ce que j’avais à ce moment-là en fait, c'était le meilleur que je pouvais faire à chaque page. S’il y a des erreurs et que je les vois maintenant, je ne les reproduirais pas dans le tome 2 et puis voilà. L’idée est d’avancer et d’aller toujours plus loin dans la qualité.

Si tu avais des bandes dessinées à conseiller, soit une dernière lecture, soit culte, ce serait quoi ?
PX : J’ai grandi, dans les années 1980, avec les Hermann, Giraud Loisel, Serpieri, Schuiten, Boucq, Les Méta-Barons, les gros classiques de la BD. C'est tout cela qui m’a donné l’envie de faire de la bande dessinée. Pour moi, les Comanche, Jeremiah, Bernard Prince, Blueberry, La Quête, ce sont des trucs indémodables qui me servent encore, qui m’inspirent. En revanche, j’ai un peu perdu le fil de la BD quand je suis parti à l’étranger. Parmi les dernières découvertes, il y a eu Miss Endicott aussi ! (NDLR : nous déjeunons alors à côté du dessinateur, Xavier Fourquemin)

T’es sympa, toi : à la question quelles sont tes BD favorites, Xavier Fourquemin ne nous a absolument pas répondu Croisade.
PX : Ok, retire le alors je n’ai pas dit Miss Endicott, ce n’est pas vrai. En nouveauté, le dernier Hermann Afrika, était très chouette, j’ai adoré. Le tome 1 de Servitude aussi, était sublime, La licorne, les Murena de Jean et Philippe sont juste impressionnants, Le bois des vierges de Béatrice et de… encore un certain Jean Dufaux ! Et j’attends avec impatience le Lancelot d’Alexe et Istin.

Hermann, justement, le connaitrais-tu personnellement… pour lui avoir dédié le premier tome de Croisade ?
PX : Oui, c'est une chance, un plaisir : j'ai rencontré Hermann en 2006 et on a bien sympathisé. Il m’a dit « Viens chez moi un jour, si tu as envie de bosser ». J’ai pris mon courage à deux mains, j'ai téléphoné, en tant que fan, et le soir même j’étais chez lui ! Il ouvre la porte « Allez, viens, on passe dans mon bureau ». Et puis là, il y avait les pages des originaux d’Afrika sur son mur, il était en train de bosser dessus. Il a regardé mes planches et il y avait un ou deux trucs qui coinçaient. Il a sorti son papier calque et il re-crayonnait la case, genre voilà ce qu’il aurait fait, lui. C'est un petit détail qui change. C'est génial. Moi j’étais comme un gamin, j’étais « Wow, super ». Il ne m’apprend pas des trucs, mais disons qu’il m’ouvre des portes. On se voit deux fois par tome, deux ou trois heures. C'est une super rencontre. C'est exceptionnel. Dans 40 ans, j'aimerais avoir son professionnalisme, c'est sûr. J’ai envie de continuer, de vieillir en dessinant, de dessiner en vieillissant… Je ne pense pas que je pourrais produire autant que lui quand même. Je ne sais pas comment il fait, mais ça carbure.

Il fait scénar’, dessin et couleur… Il paraît qu’il bosse tout le temps.
PX : Mais moi aussi je bosse tout le temps ! Mais lui, il maîtrise :-))))

Merci Philippe !

  |  INTERVIEW DE PHILIPPE XAVIER RÉALISÉE PAR SCENEARIO.COM