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INTERVIEW DE HERZET, LIOTTI GIUSEPPE
NARCOS T3, L'INTERVIEW D'EMMANUEL HERZET ET GIUSEPPE LIOTTI

Pouvez-vous nous parler de vos parcours ?

 

Herzet et Liotti

Giuseppe Liotti. : après avoir remporté la première édition du Prix Raymond Leblanc en 2007, j'avais commencé ma collaboration avec Le Lombard sur « Le Sceptre de Fer », une série écrite par Ester Gil. Suite à un changement du plan éditorial, « Le sceptre de Fer » n'a jamais vu le jour, mais mon éditeur m'a proposé de dessiner le dernier tome des FILS DE LA LOUVE, une série créée par Patrick Weber, pour ensuite me proposer la collaboration avec Emmanuel et Orville sur NARCOS.

 

Emmanuel Herzet : j’ai débuté au Lombard en 2006 avec LA BRANCHE LINCOLN et Piotr Kowalski au dessin. En terme d’actualité récente, il y a le tome 1 de DUELLISTE, sorti fin septembre avec Alessio Coppola au dessin et le tome 3 de NARCOS avec Giuseppe, ici présent.

 

Comment en êtes-vous venus à vous intéresser de près aux cartels de la drogue ?

 

E.H. : personnellement, à l’origine, clairement dans les années 80’ avec la série Miami Vice. Le rituel du couteau à cran d’arrêt qui plonge nonchalamment dans un paquet de poudre blanche. Mais pas dans le paquet présenté par le trafiquant. Dans un autre, choisi au hasard dans le sac de sport. Le petit matériel de l’apprenti chimiste pour tester la qualité de l’échantillon. Les mallettes à serrures dorées pleines de billets. Mais plus récemment, c’est la lecture d’un article dans lequel on parlait d’un sous-marin artisanal transportant des tonnes de cocaïne et intercepté par les autorités colombiennes qui m’a donné envie d’entamer des recherches documentaires plus approfondies. J’ai alors lu pas mal d’articles et de livres traitant du sujet pour alimenter et crédibiliser notre fiction.

G.L. : à la lecture du scénario, une image m'a tout de suite percuté : le sous-marin transportant son impressionnante cargaison de drogue. J'ai commencé à rechercher sur le web toutes les informations concernant les nouveaux modes opérationnels des narco trafiquants. J'ai trouvé nombre de données et visuels sur les personnages, leurs modes opératoires et technologies , les mandats de recherches, les structures et réseaux de lutte contre le trafic. La réalité est beaucoup moins caricaturale que les gangs de films.

 

Il n'est pas courant que le duo d'enquêteurs ne se forme qu'au 3ème album. Pourquoi ce choix ?

Couverture Narcos T3
E.H. : au départ, on voulait mettre en scène les deux types d’actions les plus courantes menées contre les cartels. Les actions commandos et celles de renseignement. Les interventions musclées nous offraient l’action et l’adrénaline avec Rico Riva. Elles permettaient de faire voyager le lecteur des ruelles sordides de Mexico à la jungle colombienne en passant par la Floride et son ambiance particulière. L’infiltration nous amenait à creuser plus finement le profil psychologique de Matthew Deadrick. Ces deux types d’actions sont complémentaires dans la lutte contre les trafiquants. Sans informations, pas d’interception de marchandise ou de neutralisation des trafiquants. L’idée de suivre dans un premier temps de manière individuelle chacun des agents avant de les amener à se rencontrer nous semblait une approche originale.

Ce qui était intéressant aussi dans cette approche, c’est que les deux types d’actions contre les cartels ne laissaient aucun de nos personnages intacts. Ça les rendait même ambigus. Riva n’hésite pas à franchir les limites de la légalité ou de la morale. Pour lui, la fin justifie les moyens et il ne fait aucune concession sauf quand ça l’arrange. Deadrick s’embrouille entre les personnalités multiples qu’il endosse. Ça le mine de l’intérieur et il ne veut absolument pas devenir comme Faust. Il prend des risques insensés pour lui et pour l’enquête, il commet des erreurs de débutant pour en finir inconsciemment avec toute cette comédie. Les faiblesses et les fêlures des personnages étaient intéressantes à exploiter individuellement puis en les confrontant. Ça créait une tension palpable, des conflits entre eux et ça permettait de faire avancer l’histoire en crescendo. Dans une série télé, par exemple, on aurait pu développer cet aspect des personnages de manière encore plus approfondie.  

Et puis, le concept « d’une rencontre du troisième tome » résumait bien l’accroche de la série : « Deux routes parallèles, une seule mission. »

 

Visuel narcosComment décririez-vous l'ambiance de ce Tome 3 par rapport aux deux précédents ?

 

G.L. : la triste réalité s'impose dans le troisième tome: corruption, morts, trahison, épuisement et guerre des nerfs, paranoïa. L'ambiance est plus sombre, plus tendue.

E.H. : plus sombre. Avec des personnages plus torturés. Il y a aussi une espèce de fatalité résignée dans la lutte contre le crime organisé qui se dégage de cet album. Les personnages gagnent des batailles mais ils savent que la guerre fera encore rage longtemps. Le syndrome de l’hydre. Coupez une tête, dix repousseront ! Dans l’écriture, on a cherché à approcher les ambiances d’un Michael Mann sur les dernières saisons de la série Miami Vice citée plus haut. En moins contemplatif, peut-être en y ajoutant une touche fantasque incarnée par Cyrus Faust.

 

Le Protocole Kafka s'inspire-t-il de faits réels ?


E.H. : je ne sais plus qui disait que la fiction était souvent à multiplier par cent pour espérer approcher un peu la réalité. Je me dis que si de telles idées peuvent germer dans la tête d’un scénariste, il n’y a aucune raison pour qu’elles ne puissent pas le faire dans la tête de technocrates ou de « spécialistes » de l’ombre. Les fameuses Think Tanks américaines paient des gens pour imaginer des scénarii de ce type, par exemple.

Concernant l’inspiration basée sur des faits réels, le Protocole Kafka est une fiction pure mais tous les ingrédients théoriques et authentiques s’y retrouvent : les techniques de production, l’acheminement, les montages financiers et le blanchiment d’argent ainsi que les événements géopolitiques et le contexte historiques servant de liant. Est-il impossible de trouver les moyens et les bonnes personnes pour faire fonctionner le Protocole Kafka ? C’est une bonne question. Cette éventualité serait oppressante, absurde et cauchemardesque pour l’administration et les services de lutte anti-drogue comme Narcos le met en scène. Toutes les caractéristiques de l’univers kafkaïen sont là, d’où le nom de l’écrivain comme nom de code pour cette opération. Quant au mot « protocole », c’est un petit clin d’œil en hommage à Robert Ludlum dont j’ai dévoré les bouquins étant jeune.

 

Giuseppe, peux-tu nous parler de ton style ? Le qualifirais-tu d'hyperréaliste ?

 

G.L. : ma rencontre avec la bande dessinée est plutôt récente. J'ai commencé à m'en approcher en 2006, après une rencontre avec un grand dessinateur de fumetti italien, Bruno Brindisi, qui m'a incité à entreprendre cette carrière. Auparavant, j'étais dessinateur de storyboard pour le cinema et la publicité, et ça justifie ma propension envers un style plutôt réaliste. En plus en tant qu'autodidacte, j'ai expérimenté et appris le langage et la technique de la bande dessinée en observant les auteurs que j'aime... la grande école réaliste argentine ou italienne et les incontournables comme Alex Raymond, Paul Cuvelier..
 

Emmanuel, comment s'est construite ta collaboration avec Orville ?

 

E.H. : très simplement. Une envie commune, une discussion et l’imagination qui s’emballe. On a établi un synopsis complet ensemble et puis on s’est réparti le travail d’écriture en fonction des personnages qu’on aimerait traiter en priorité. Orville s’est chargé de Deadrick et de Neff, moi de Riva et de Faust. On a mis en commun nos morceaux de script et on a refait une ou deux relectures pour s’assurer que tout s’emboîtait bien.
 

Et votre collaboration à tous les deux ?

 

E.H. : c’est Le Lombard qui nous a associés. Nous avons essentiellement travaillé par mail : échanges d’impressions ou de suggestions à partir des storyboards ou des crayonnés. Giuseppe a toujours été très réceptif et constructif. Le tout non dénué d’humour. On forme une bonne équipe, je trouve.     

Visuel Narcos Tome 3

 

 

Un personnage se démarque par son originalité et sa complexité : Cyrus Faust. Emmnauel, comment t'est venue l'idée de cet agent schizophrène ?

 

E.H. : c’est un peu le second couteau qui pourrait voler la vedette aux personnages principaux. Son rôle originel était de servir de révélateur du complot pour les héros. Plusieurs pistes ont été explorées avant d’être abandonnées en cours de réflexion. Et puis, on s’est demandé ce qu’il adviendrait d’un agent infiltré, privé de tous ses repères et garde-fous à cause de ses excès de prudence tournant à la paranoïa. Et surtout, que deviendrait-il s’il se retrouvait lâché dans la nature dans de telles conditions. La réponse se trouvait dans le mot « garde-fous ». C’était intéressant d’avoir un personnage un peu fantasque dans notre jeu de quilles, de montrer comment les héros finissent par faire confiance à ce gars instable qui incarne leur seul espoir. On a aussi creusé les conséquences de la lutte intérieure continuelle que Faust livre contre ses multiples identités. On ne sait jamais vraiment quand il est lui-même ni qui est le vrai Faust finalement. Paradoxalement, ses délires l’aident à rester efficace dans les situations extrêmes. Ça lui permet de garder une distance par-rapport aux événements et à mobiliser les bons réflexes, au bon moment. À part ça, je crois que les origines et les manifestations de sa schizophrénie sont assez classiques d’un point de vue psychologique.
 

Giuseppe, la schizophrénie de Faust a-t-elle été un challenge ? L'a-t-elle rendu d'autant plus intéressant à dessiner ?

 

Oui c'est un des personnages les plus intéressant à dessiner car il est double et cela doit se traduire dans ses expressions. Dans le troisième tome il est assez présent et important et j'ai soigné les différences de comportements. Je me suis beaucoup amusé à exagérer les proportions de son visage et de ses traits à la manière d'une poupée de gomme.

 

Visuel Narcos Tome 3

Tant du côté des autorités (Joan Neff) que des narcotrafiquants (Lorna), les femmes occupent une place importante dans la hiérarchie. Ce n'est pas si courant dans les polars...

 

E.H. : il n’y avait pas forcément une volonté de se démarquer des autres polars à ce niveau-là, juste une envie de mettre en scène des femmes de caractère, indépendantes avec leurs fragilités et leur sensibilité propres. En plus, c’est très agréable « d’écrire des héroïnes ». J’espère que Peppe ne me contredira pas. Du côté des trafiquants, on a cherché à jouer l’effet de surprise. Là, où tout le monde s’attendrait à voir un fils aîné, macho et arrogant, représenter l’autorité du clan, on a installé à la tête de la succursale américaine du cartel une fille qui dans un premier temps incarne la bru idéale.

On ne voulait pas forcément dénoncer les clichés dépassés de notre société dans laquelle les femmes entreprenantes ou qui occupent des postes à responsabilités sont régulièrement victimes de préjugés ou considérées de manière plus péjorative que les hommes qui adopteraient les mêmes comportements pour les mêmes résultats. Mais tant mieux si ça y contribue. Amies lectrices, si vous m’entendez…

 

À l'image de Donught, êtes-vous vous-même addicts aux donuts ? :-)

 

E.H. : personnellement, je ne suis pas très pâtisserie. Je suis plutôt salé que sucré mais je peux faire honneur, à l’occasion.

G.L. : pas du tout car je n'aime pas trop les sucreries ! Mais j'avoue que dessiner sa gourmandise met l'eau à la bouche!

 

Giuseppe, pour conclure, la question traditionnelle à laquelle Emmanuel s'est déjà soumis dans une précédente interview ! Y a-t-il un album au Lombard, récent ou non, qui t'ait particulièrement marqué ?

 

G.L. : Il y a plusieurs séries qui m'ont particulièrement plu comme  THORGAL et ses spin-off. J'aime beaucoup la série JAMES HEALER car je suis un grand admirateur du style de dessin réaliste de Giulio De Vita.

 

Voir la fiche album de NARCOS T3.

 

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