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INTERVIEW DE BOUCQ FRANÇOIS
LITTLE TULIP : L'INTERVIEW DE FRANÇOIS BOUCQ

"Comment le dessin peut aider
quelqu’un à vivre, à survivre..."

françois_boucqLittle Tulip est une œuvre qui traite des conditions de vie dans les goulags, du tatouage, mais c’est également un récit initiatique.
Est-ce vous ou bien est-ce Jérôme Charyn qui a choisi le thème de cette BD ?

L’histoire a été choisie d’un accord commun. Jérôme souhaitait faire quelque chose sur Charlemagne… Moi j’avais envie de faire une histoire sur le dessin, le traitement du dessin, ce que l’on ne voit pas beaucoup en BD ! Charlemagne était un peu trop éloigné du sujet… Et je suis tombé sur un livre avec des dessins d’un gardien de goulag. Je l’ai donné à Jérôme, en lui disant que j’aimerais créer une histoire dont le thème principal serait l’évolution d’un dessinateur à l’intérieur d’un endroit improbable pour s’accomplir.

Le dessin a une place importante dans la vie du personnage Pavel, mais également au cœur même du goulag. Pourquoi avoir choisir d’aborder le tatouage en particulier ? Quelle valeur revêt-il dans cet endroit ?

La valeur du tatouage est d’abord matérielle… Dans un goulag, et d’autant plus quand on est un enfant de 7 ans esseulé, il est difficile de trouver du papier, de dessiner… Le tatouage permet de trouver un support relativement aisé pour dessiner !
Ensuite, il faut savoir que les vrais chefs du goulag, les droits communs, utilisaient les tatouages comme moyen de reconnaissance et de protection.
Et ça a d’autant plus une forme particulière pour le héros, Pavel, car il parvient à se sauver, à sortir de cet endroit carcéral grâce au dessin.
C’est ça que je voulais raconter : comment le dessin peut aider quelqu’un à vivre, à survivre.
 

Le tatouage permet aussi de se construire une identité…

Oui, comme je le disais précédemment, il est un moyen de reconnaissance (on se reconnait entre membres d’un même clan grâce aux tatouages), et aussi de protection. On rechignera sans doute un peu à poignarder une personne qui s’est fait tatouer un Christ en croix sur le thorax…

Pensez-vous que le fait d’avoir un tatouage change la perception que la société peut avoir de nous ?

Tout à fait. Il y a là plusieurs niveaux, comme en dessin.
Les raison qui font que l’on dessine s’explique selon une échelle de niveaux abyssaux ! On peut le faire pour le plaisir, pour décorer, c’est aussi un moyen d’exprimer des tourments intérieurs que l’on voudrait guérir, on peut aussi s’en servir pour porter des valeurs encore plus hautes… Tout dépend de la conception qu’on en a.
Décorative, magique, chamanique, spirituelle… Libre au dessinateur de s’attribuer telle ou telle conception et de s’y développer.

Pour le tatouage, c’est la même chose. On peut transformer un corps en le redessinant. On peut dire « Je suis malheureux. » et le réaffirmer.
On peut s’attribuer un animal, tel un totem dans une société chamanique… Si je me fais tatouer un tigre, je vais vouloir m’approprier son énergie, son expression, une dimension de l’énergie de la nature en somme !

Et le corps dessiné change de forme pour celui qui est le support mais aussi pour celui qui le voit.

Quand on voit une personne avec un serpent sur sa jambe, cela réveille en nous une angoisse ancestrale, et on n’a pas le même rapport à la personne !

C’est une affirmation d’identification, de la dimension particulière qu’il a choisie.

Et il y a un effet de retour pour celui qui porte le tatouage, il voit dans les yeux de celui qui le voit la reconnaissance et se réaffirme grâce à son tatouage, qu’il soit tigre, serpent ou autre.
 

Il ya une dimension très sociale du tatouage finalement… Et une manière de s’affirmer de façon plus universelle que d’autres arts.

C’est vrai ! Et ça me fait penser aux légionnaires dans les bataillons d’Afrique qui portaient des tatouages pour exprimer leur malchance, « la scoumoune »,  ils avaient des portraits de femmes détestées…  On s’incruste en soi une dimension presque fataliste !

Le fait de l’avoir inscrit dans sa chair, c’est au fond aussi l’avoir inscrit dans son esprit, et une manière de se définir aux yeux des autres.

Dans le goulag, les tatouages sont un des rares moyens de se dissocier les uns des autres.

C’était seulement le cas pour les droits communs !
Les prisonniers politiques étaient de vrais agneaux en comparaison… Ils travaillaient constamment, dans des températures extrêmes, n’étaient nourris qu’avec des quignons de pain et de l’eau chaude… Seuls les droits communs ne travaillaient pas.
La régulation se faisait vraiment par eux, c’étaient les vrais chefs des goulags. Ils faisaient régner la terreur, les gardiens étaient à leur solde. Il faut savoir qu’ils étaient considérés comme des déviants de la population normale, et non comme des ennemis de l’Etat. Ils agissaient en réaction au pouvoir bourgeois, et s’inscrivaient donc dans l’idéologie communiste… Ils avaient un statut privilégié dont ils abusaient totalement. Ils étaient comme des rois, avec leur cour, des hommes d’armes… Des chevaliers dans une ambiance des plus mortifères. Il n’y avait rien à espérer de la vie, ils franchissaient un pas dans le monde des morts… Oui, il y avait comme une initiation à la mort pour appartenir à un clan.
 

Vous décrivez d’ailleurs des rituels de passation dans Little Tulip.

Oui, et on les a décrits à notre manière. Toutefois, je pense que les choses étaient à peu près analogues, au moins dans l’esprit.

Pour ce qui est de l’encadrement des camps, savez-vous comment cette étrange hiérarchie s’est créée ?

Il faut imaginer que les goulags étaient à l’écart de toute civilisation, en pleine Sibérie, là où personne n’allait. Il y a des villes aujourd’hui… grâce aux goulags ! Les familles des gardiens y vivaient, et également les anciens prisonniers une fois libérés. Après avoir passé 15 ans à l’intérieur, ils n’avaient plus aucune relation au monde extérieur, ils sont restés sur place, là où ils avaient toujours vécu.

Mais à la base, il n’y avait rien… et ce sont les plus forts qui ont fait la loi ! A savoir les gardiens, mais également des personnes encore plus déterminées à la cruauté… Cette hiérarchie s’est imposée de manière évidente, presque naturelle.

Est-ce que le récit que fait Little Tulip des goulags est proche de la réalité ?

Je pense qu’on a atténué beaucoup des horreurs commises en ces lieux. Il n’y a qu’à lire le livre du gardien, Baldaev. Les tortures sont abominables. Nous n’avons pas voulu raconter tout ça, car seul celui qui l’a vécu peut raconter l’atrocité à ce niveau-là… On l’a évoquée, mais sans la décrire.

Pensez-vous que les personnes à cette époque-là étaient capables d’une plus grande résistance que nos contemporains ?

Il faut lire Chalamov, Soljenitsyne et aussi Primo Levi… La résistance varie tellement d’un individu à l’autre… La mentalité peut faire qu’un type va malgré tout s’en sortir pendant que d’autres s’abandonnent… Il y a de tout ! Chalamov le raconte dans son œuvre, il a lui-même réussi à transposer son expérience du goulag comme une sorte d’ascèse monastique, un abandon de toute forme extérieure de concupiscence, de jalousie… Il raconte que «  la seule chose qui m’intéresse est de savoir si ce soir je serais encore en vie ou non… sans prendre trop de coups, sans avoir trop froid… ».

Et puis, il a la chance de rencontrer quelqu’un au moment où il est sur le point de mourir, d’avoir une place à l’infirmerie… Par un concours de circonstances incroyables, le mec est soigné, et cela lui permet de se refaire, de trouver les forces pour se réengager. Il y a beaucoup de cas de figures, tous différents, et ce ne sont pas forcément les plus forts qui durent le plus longtemps.
 

Diriez-vous que Little Tulip est une sorte d’héritage des albums précédents que vous avez réalisés avec Jérôme Charyn (Bouche du Diable et La Femme du Magicien) ?

En fait, je me suis rendu compte que les histoires se ressemblaient plus ou moins, avec l’histoire d’un enfant, et alors je me suis dit « Créons des ponts ! ». Voilà pourquoi l’enquêteur de police dans La Femme du Magicien se retrouve également dans Little Tulip… De même, la jeune fille qui seconde le héros ressemble un peu à la petite fille dans La Femme du Magicien. On utilise les mêmes notes de musique pour créer un autre morceau ! C’est agréable de s’ingénier à faire ça, à créer un univers cohérent.