http://www.lelombard.com/bd-en-ligne/ocean-pierre,3702
INTERVIEW DE ARNAIZ RAUL
LÉGENDES DE PARVA TERRA T4, L'INTERVIEW DE RAÚL ARNAÍZ

Comment es-tu passé de l’animation à la BD ?

J’ai toujours voulu faire de la bande dessinée. J’ai passé toute mon enfance et mon adolescence à dessiner des BD pour m’amuser et c’est ce que j’aurais voulu faire comme métier. Mais en Espagne, c’était impossible de vivre en faisant de la BD (et ça l’est toujours). C’est pourquoi j’ai trouvé un studio d’animation où, en plus de dessiner, je pouvais gagner ma vie. D’ailleurs, j’ai connu là-bas certains auteurs qui eux aussi font aujourd’hui de la BD, comme Juan Díaz-Canales et Juanjo Guarnido, Teresa Valero, Gabor, Montse Martín, ou Maripaz Villar, entre autres. Comme quoi, ce n’est pas si atypique d’arriver à faire de la BD par ce chemin, finalement.

Je suis resté là-bas de nombreuses années et j’y ai beaucoup appris, et grâce à l’expérience et à la confiance en moi que j’y ai acquis, je me suis senti prêt à sauter le pas du marché de la BD franco-belge, et finalement de vivre de mes propres BD. Et me voilà.

Ton passage par l’animation a-t-il encore une influence sur toi aujourd’hui ?
 
L’animation a toujours eu une certaine influence sur ma manière de dessiner car j’ai passé quasiment une décennie dans ce milieu, à en apprendre les codes. Mais je n’étais pas animateur, je faisais des story-boards, je dessinais les fonds, etc., c’est pourquoi l’influence de l’animation a été moins grande. Je crois en fait que mes influences les plus marquées, quand je dessine, continuent d’être des genres de BD, et en particulier le manga et l’anime. Mais s’il y a quelque chose de mon passé dans l’animation qui m’a aidé à me perfectionner, c’est bien mon goût prononcé pour un type de narration très cinématographique.
 

L’écriture, le dessin, la couleur… est-ce un besoin de maîtriser un projet de A à Z ? As-tu une préférence ?

Ha ha ha, ce n’est pas une nécessité pour moi. Simplement, je ne me considère pas seulement comme un dessinateur ou comme un scénariste, mais aussi comme un « conteur d’histoires ». Tant que je le pourrai, j’essaierai de tout faire par moi-même, car ce qui me motive, c’est d’abord de créer les histoires et ensuite de les raconter à travers des images. Pour moi, il n’y a jamais eu de frontière entre les deux.

Je crois que je n’ai pas de préférence pour un domaine en particulier. Quand il s’agit d’écrire, je le fais avec passion, et quand il s’agit de dessiner ou de mettre de la couleur à ce monde issu de mon imagination, je suis tout aussi enthousiaste.

Légendes de Parva Terra repose sur l’idée d’un monde sans adultes. Est-ce le syndrome de Peter Pan ? 
 
Parva Terra était au départ un petit projet pour une série d’animation pour la TV. Cela ne s’est pas fait finalement, mais je l’avais tellement travaillée que j’ai décidé de la transformer en série de BD.

L’idée de l’histoire m’est venue par hasard : une aventure simple dont les héros sont des enfants, mais avec un sens moral, une histoire qui « veut dire quelque chose ».
C’est ce choix d’utiliser des enfants comme protagonistes qui m’a suggéré l’idée suivante : qu’adviendrait-il d’un monde sans règles, sans aucune soif pour le savoir, sans respect pour personne, sans unité, autrement dit sans ces valeurs représentées par mes quasi-parfaits « dieux adultes » ? Ce monde chaotique et égoïste serait parfaitement représenté par les enfants et serait un très bon moyen de créer une métaphore de notre monde réel.

Justement, si Légendes de Parva Terra devait délivrer un message, quel serait-il ?
 
Que le cœur humain a ses zones de clarté et ses zones d’ombre, ce que nous savons depuis notre enfance, mais ce n’est pas exactement un message moral. Parva Terra, au-delà d’une leçon sur le bien et le mal, tente de montrer une situation dans laquelle les personnages se voient contraints de prendre des décisions morales dans des situations complexes, et permettre ainsi aux jeunes lecteurs de voir et comprendre quels sont les résultats de ces décisions. Cette série ne prétend pas convaincre les enfants d’être bons, mais leur montrer pourquoi nous sommes bons ou mauvais et pourquoi nous prenons les décisions que nous prenons dans la vie. Ce qui ressemblerait le plus à un message, c’est le fait que nous soyons des êtres imparfaits, et qu’être adulte implique d’avoir le courage de prendre de bonnes décisions bien qu’elles soient difficiles à prendre, et d’en prendre la responsabilité lorsque ce sont de mauvaises décisions.
 
Comment décrirais-tu l’ambiance de cet album par rapport aux trois premiers ?
 
Le premier cycle de Parva Terra était plus joyeux et lumineux car il racontait l’origine de l’aventure de ces trois enfants qui doivent abandonner leur vie confortable d’enfant pour s’embarquer dans une dangereuse aventure. Ce tome 4 est le début d’un nouveau cycle, plus noir et plus adulte, puisque peu à peu les enfants entrent dans cet âge adulte qui leur fut nié au tout début de la série et accumulent déjà quelques tragédies. C’était plus adéquat de commencer ce nouveau cycle avec un Léo livré à lui même sur des terres enneigées et hostiles, et cela fait partie du cheminement de l’histoire vers la maturité des personnages.
 
Dans cet album, Leo semble toujours croire à une rédemption de Romeo. La relation entre les deux est-elle au cœur de la série ?
 
Pour moi, les histoires doivent être racontées à travers leurs personnages. En effet, la relation entre Leo et Romeo est très importante pour comprendre cette aventure. Chacun d’eux est une face d’une même pièce, deux manières opposées de se confronter à un même dilemme : la générosité et l’humanisme de Leo, qui croit en l’être humain, y compris Romeo, et la crainte et l’égoïsme de celui-ci qui le rendent incapable d’avoir de l’intérêt pour quiconque sinon lui-même. Comment finira cette relation, c’est bien sûr un secret.
 
Es-tu influencé par la littérature et le cinéma fantasy ?
 
Bien sûr. En fait, la littérature et le cinéma m’ont davantage influencé que les BD, même si la bande dessinée et les jeux vidéo fantastiques m’ont aussi influencé. Mais la fantasy n’a pas été une plus grande source d’inspiration que les autres genres. Par exemple, Sa Majesté des Mouches de Golding m’a beaucoup inspiré pour Parva Terra, bien que ce roman ne soit ni un roman fantastique, ni un roman pour enfants.
 
Tu sembles avoir une prédilection pour les grandes cases avec une économie de dialogues…
 
Bon, je ne sais pas vraiment si c’est le cas. Oui, c’est sûr que je préfère cela, mais dans la pratique j’ai une forte tendance à faire le contraire. Car le type de narration que j’affectionne nécessite beaucoup d’espace pour s’épanouir. Et parfois les 46 pages de chaque tome ne sont pas suffisantes pour que je développe une histoire comme j’en ai envie, ce qui me pousse à comprimer l’intrigue et à remplir certaines pages avec trop de textes et trop de cases. Mais ce qui est sûr, c’est que j’essaie de faire en sorte que ça arrive le moins souvent possible, et que chaque BD soit une expérience à la fois textuelle et visuelle qui plonge le lecteur dans l’univers que j’ai créé. Pour moi, c’est quelque chose de fondamental, en particulier dans notre époque si marquée par l’image. C’est pour cela que j’utilise de grandes cases qui rendent plus crédibles la fiction, ou que je tente de laisser le lecteur comprendre l’histoire par lui-même sans tout expliquer avec des textes, même si ce n’est pas toujours faisable.
 
Peux-tu nous parler de ta technique de dessin ?
 
Je dessine et j’encre même à la main, avec des crayons et des plumes, mais je colorise à l’ordinateur. J’aime la sensation de dessiner avec un papier et un crayon et je ne vois pas pourquoi j’arrêterais de le faire. D’autre part, je fais la couleur par informatique pour la facilité, la liberté et surtout l’infinie variété de couleurs possibles. Je ne sais pas vraiment faire autrement, en fait. J’aimerais bien apprendre à faire de belles aquarelles, mais ça me semble compliqué.
 
Combien y a-t-il d’albums prévus ?
 
Nous avons décidé que le tome 5 serait le dernier, mais c’est certain que Parva Terra aurait encore beaucoup à raconter (vous saurez à qui je fais allusion quand vous lirez ce dernier tome), et j’aimerais pouvoir continuer l’histoire dans le futur, si les lecteurs le veulent. Dans mon plan ambitieux, l’aventure des jeunes Leo, Zenda, Jan et Romeo comprend différents cycles, et c’est maintenant que débute le second, mais la série pourrait continuer encore, cela dépendra de l’intérêt des lecteurs.
 
As-tu d’autres projets ?
 
Toujours. J’ai passé des années à mettre en place, peu à peu, des projets de toute nature, et aujourd’hui je me suis embarqué dans un projet que j’espère bientôt pouvoir mener à bien. Mais je ne sais pas encore ce que me réserve le futur.
 
Enfin, y a-t-il un album du Lombard, récent ou pas, qui t’ait particulièrement marqué ?
 
Il y en a beaucoup, mais vu que j’ai passé des années à faire de la BD jeunesse pour le Lombard et que je suis encore dans cette ligne, j’ai beaucoup aimé les petites histoires de Ernest & Rebecca, que j’ai découvert quand j’ai commencé à travailler sur Parva Terra, et qui m’ont rappelé de bons souvenirs de mes débuts dans l’éditorial et dans la BD.