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INTERVIEW DE DUFRANNE
JOURNAL D'UNE FEMEN, L'INTERVIEW DE MICHEL DUFRANNE

 

Les questions traditionnelles pour commencer. Quel type de lecteur êtes-vous ?

Le pire des lecteurs ! Compulsif, boulimique, maniaque, collectionneur, “bibliophage”, voire même bibliophile ; le type de lecteur qui ne peut répondre aux questions “Qu’as-tu lu de bien récemment ?” ou “Que me conseilles-tu comme livres ?” sans se lancer dans de longs exposés… Mais j’ai une bonne excuse : lire est mon activité principale ! Depuis plus de dix ans je suis critique littéraire en TV (RTBF/La Deux) et radio (RTBF/La Première). Je m’astreins donc à lire au moins un roman par jour, 5 jours sur 7, auquel j’ajoute quelques bandes dessinées pour me reposer les yeux. Le revers de la médaille : lire n’est plus un loisir (et rarement un plaisir innocent).

Quels films, romans ou BD, récentes ou non, vous ont particulièrement marqué ?

night of the living deadAucune idée… J’ai des auteurs que j’affectionne particulièrement, mais m’ont-ils marqué au point de m’influencer ?
À vous de me le dire…

Côté cinéma, je suis un fan indécrottable de Sam Peckinpah, John Carpenter et Rob Zombie ; j’ai tout vu et je leur pardonne tout. S’il faut citer quelques films d’instinct et sans réfléchir je dirais : Cannibal Holocaust, Night of the Living Dead, Memento, Heat, The Deer Hunter, Memories of Murder, Infernal Affairs, Rollerball, The Shining, The Usual Suspects ou Le Bon, la Brute et le Truand.

 

andreas

Côté bande dessinée, un auteur représente à mes yeux la quintessence de la bande dessinée moderne : Andreas. Il a bâti une oeuvre, il a un style reconnaissable entre tous et chaque nouvel album est une leçon de narration. Je suis toujours admiratif devant le travail de Tardi, François Schuiten ou Hermann. Cela dit tous ces auteurs savent tenir un crayon ce qui n’est pas mon cas, donc… Si par un quelconque enchantement je pouvais devenir un autre scénariste, j’essaierais d’être un mélange équilibré entre Fabien Nury et Kris ; deux auteurs qui travaillent régulièrement sur des problématiques qui m’intéressent et pour lesquelles je n’ai jamais trouvé de solution pour les exploiter de façon simple, intelligente et limpide… alors qu’eux y parviennent haut la main. Je suis aussi admiratif de Jean David Morvan pour sa curiosité et sa capacité à jongler entre les thèmes et les contextes ; ou de Luc Brunschwig, David Chauvel et Sylvain Runberg qui ont une réelle précision “technique” dans leur écriture. J’envie parfois Denis Bajram qui est probablement le seul auteur à avoir compris ce qu’était la Science-Fiction (avec les majuscules d’usage), ou David Vandermeulen qui peut passer de l’écriture âpre et rugueuse d’un Fritz Haber à la légèreté (relative) de Romantica.

Quant à la littérature, googelisez-moi et vous trouverez certainement des liens vers les titres que je “défends” dans mes chroniques. Je préfère m’arrêter ici… (Vous étiez prévenu dès la question 1).

Comment est née l’idée de faire une BD sur les FEMEN ?

innaAvec ma série Premier Empire (Souvenirs de la Grande Armée), j’ai développé un réseau de contacts dans les “pays de l’Est” qui me trouvait de la documentation. L’un de ces amis (un Ukrainien) m’a un jour contacté pour me signaler qu’il se passait “une protestation étrange” chez lui : des jeunes femmes manifestaient topless. Un sujet qui, selon lui, pouvait m’intéresser car j’ai toujours le “fantasme” de réaliser un projet historique dont le cadre est l’Ukraine et certains de ses mouvements de “contestation”. J’entendais alors parler des FEMEN pour la première fois et j’ai essayé d’entrer en contact avec elles. Malgré quelques échanges de mails et le suivi des actualités ukrainiennes, cette première approche n’a pas vraiment porté ses fruits. Lorsque, plus d’un an après, Inna Shevchenko est arrivée en exil à Paris, mon épouse m’a conseillé d’aller la voir et, à ma grande surprise, on se rencontrait quelques heures plus tard. Initialement, je n’avais pas d’idée précise quant à la forme d’un projet BD, c’est en discutant avec elle et en voyant les militantes françaises qui l’entouraient que la double question initiale est née : pourquoi et comment ces Françaises s’investissent-elles dans le mouvement ? Restait alors à peaufiner la chose, trouver une dessinatrice (une contrainte que je m’étais posée car il me semblait impossible qu’un duo d’hommes travaille sur ce genre de problématique) et surtout trouver un éditeur de confiance avec qui partager l’aventure.

 

Comment avez-vous travaillé avec Séverine Lefebvre, la dessinatrice de l’album ?

Travailler avec Séverine était une évidence née d’une envie de longue date. On avait même amorcé des débuts d’ébauche de projets, l’un historique, l’autre plus “socio-générationel”. La possibilité de travailler sur un sujet tel que l’activisme, le féminisme et le mouvement FEMEN lui a immédiatement plu. Elle a fait quelques essais, les uns dans une veine réaliste, les autres dans un style plus “pop”. Ces premiers dessins étaient super, dès lors il n’y avait plus qu’à… On a opté pour le style “pop” qui correspondait mieux à l’esprit des militantes que je rencontrais régulièrement.

 

arrestation femen

Par la suite, ce fut un marathon mené au rythme du sprint. J’écrivais des séquences sans découpage trop strict, mais dialoguées et structurées autour du rythme qu’il fallait donner aux pages. Sur cette base, Séverine était libre d’interpréter les choses et d’apporter son point de vue, de me remettre à ma place quand je n’étais pas assez clair ou trop “cash”. Bref, une collaboration comme on en rêverait sur chaque album !

Et comment avez-vous travaillé avec le groupe FEMEN ? Etes-vous encore en contact actuellement ?

Rencontres, rencontres, rencontres, rencontres… J’ai assisté à des entraînements et à des préparations d’actions, je les ai très longuement interviewées. Bref, je les ai vues, revues, revues encore. J’ai aussi discuté avec des personnes qui les suivaient, avec d’autres militantes féministes, avec des détracteurs, avec des journalistes qui dans le cadre d’un sujet les avaient rencontrées. J’ai essayé de cerner le sujet du mieux que je pouvais. Il a fallu un petit temps pour nous apprivoiser mutuellement, puis des niveaux de confiance se sont installés et je voyais comment communiquer avec qui, quand et à propos de quoi. Et inversement, elles comprenaient aussi comment interagir avec ce mec qui pourrait être leur père.

 

Suis-je encore en contact avec FEMEN ? Je vais me permettre une réponse complexe : non, je suis en contact avec chacune des activistes du groupe FEMEN France. Par exemple, je discute politique et Histoire avec Inna, alors que je discute littérature avec Pauline. Cette dernière sort bientôt son premier roman et j’animerai quelques conférences avec elle à cette occasion ; ce n’est donc plus avec l’activiste que je discute, mais avec l’auteure…

Vous qui avez côtoyé ces militantes pendant autant de temps, vous vous êtes sans doute forgé une opinion sur le mouvement. Pourquoi avoir choisi de parler au travers du regard d’un personnage de fiction, et pas le votre ?

Mon opinion n’a aucun intérêt pour les lecteurs. L’intérêt de ce genre de récit, ancré dans l’actualité, est d’amener le lecteur lui-même à s’interroger et se forger sa propre opinion.

Le choix du personnage de fiction dans un livre intitulé “Journal de…” permettait d’une part de répondre aux contraintes de la narration BD en forçant “subjectivement” le trait et en accumulant naturellement des éléments glanés dans divers contextes sur des périodes assez longues et, d’autre part, d’offrir au lecteur une première prise aisée dans l’identification au personnage. Ce choix permet aussi d’amener le récit “comme vu de l’intérieur” ce qui me semble plus pertinent pour amener le lecteur à s’interroger sur les situations et débats lus/vécus, sans amener un regard extérieur qui orienterait le point de vue.

De plus, j’ai pu constater au cours des années pendant lesquelles j’ai brassé le sujet que le terme “FEMEN” avait une valeur particulière ; posez-le sur la table et tous vos convives auront un avis sur le sujet, avis qui sera généralement marqué d’une grosse valeur affective. Jamais je n’ai connu durant ma carrière de scénariste un tel phénomène ; le simple fait d’énoncer le titre du projet et mes interlocuteurs avaient quelque chose à dire et le débat était lancé ! De nombreuses copines m’ont fait des confidences sur leur quotidien de femme comme elles ne m’en avaient jamais faites en 20 ans d’amitié. Pour ces raisons, il était indispensable de conserver mes distances par rapport au récit.

 

table femen

Vous dîtes vous-mêmes que vous ne tenez pas à faire de la bande dessinée reportage, mais pourtant vous avez choisi de rester relativement objectif au travers de l’album… Bien sûr, on suit l’histoire par le regard d’Apolline, mais on assiste à beaucoup de débats (auxquels elle ne participe pas toujours) et on récolte l’avis de nombreux personnages sur le sujet. Aviez-vous l’intention de laisser le lecteur se forger sa propre opinion ?

Tout à fait, que le lecteur travaille un peu… ;-)

Lorsque j’écris un album, je ne suis pas journaliste, je n’ai pas une carte de presse qui m’ouvre l’une ou l’autre porte, la loi ne me garantit pas l’anonymat de mes sources, etc. Quand j’écris, je suis scénariste, mon rôle est donc de proposer un récit reposant sur une narration qui permettra au lecteur de “passer un bon moment”. Si en plus mon récit peut l’informer, le faire réfléchir et conserver une forme d’objectivité tant mieux ; mais je ne trompe personne sur la marchandise : ceci est une fiction car, aussi réalistes et objectifs soient-ils, les éléments proposés sont passés par le filtre des contraintes et besoins de la narration BD.

Espérez-vous faire passer un message au travers de cet album ? Aux femmes en particulier ?

Non. J’aime jouer la mouche du coche… J’aime emprunter les chemins de traverse ou explorer des sujets “étonnants”… Mais je ne suis pas un donneur de leçons !

Et je donnerais encore moins de “leçons” aux femmes, je pense qu’elles sont déjà bien servies quotidiennement…

Avez-vous eu l’occasion de regarder le film documentaire « Je suis FEMEN » d’Alain Margot ?

Non. En phase de préparation j’ai lu énormément, j’ai regardé (presque) toutes les vidéos relatives aux FEMEN (des amis russes et ukrainiens m’en traduisaient certaines), mais une fois le sujet trouvé je me suis centré sur les personnes elles-mêmes et sur mes relations avec elles.

La grande majorité des films et livres écrits sur le mouvement traite des origines du mouvement et des “Ukrainiennes” (et souvent ces sujets sont marqués par une relation “amour/haine” immodérée pour les protagonistes) ; ce n’est pas notre sujet. Avec Séverine nous nous intéressons aux activistes françaises d’aujourd’hui.

Le choix final d’Apolline quant à son engagement est plutôt étonnant… Diriez-vous qu’elle a renoncé ? Vous êtes vous inspirés du parcours militant d’une personne réelle ?

Étonnant ?! C’est vous qui le dites !

Une vingtaine de relecteurs se sont penchés sur l’album et chacun a interprété le final à sa manière ; c’était rassurant car c’était notre volonté… Et cette fin qui laisse une bonne part à l’interprétation du lecteur est effectivement née de mes rencontres avec des activistes et des militants (féministes, écologistes, etc.) avec lesquels nous avons longuement évoqué les sacrifices, les choix, les renoncements que le militantisme impose sur la durée.

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Avez-vous des projets en cours ou à venir en termes de BD ou autre ?

Il y a tant de choses à raconter, tant de sujets à traiter, qu’évidemment j’ai des projets… Sans projet je ne serais plus vivant. Mon prochain gros “dossier” : je coordonne un recueil de nouvelles polar intitulé “Bruxelles Noir” pour l’éditeur NY Akashic Books (une version française sera prévue chez Asphalte en 2015). Quant aux autres projets, l’avenir vous dira s’ils sont en bande dessinée ou non…

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Crédits photo : © Franchimont
© Andreas