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INTERVIEW DE GRENSON
INTERVIEW D'OLIVIER GRENSON PAR BULLE D'ENCRE

Rencontre avec Olivier Grenson – Auteur de La Douceur de l’Enfer

Alors que nous avions mis en avant son dernier album à l’occasion de sa sortie, nous avons souhaité poser des questions à Olivier Grenson lors du festival d’Amiens. Revenant sur son premier projet en solo, l’auteur belge nous a aussi parlé du prochain cycle de Niklos Koda et de l’orientation de sa carrière.

Bulle d’Encre : Bonjour ! Est-ce une nouvelle étape de ta carrière qui a été franchie avec ce premier album solo ?

Olivier Grenson : Oui, c’est un nouveau challenge, dont j’avais envie depuis longtemps. J’ai toujours fait de la bande dessinée parce que je voulais raconter des histoires. Les premières que j’ai dessinées – dans le journal Tintin – c’était moi qui les avais écrites. Je faisais tout moi-même puis, de fil en aiguille, je me suis consacré au dessin. On appréciait mon trait, moins mes scénarios. Puis j’ai rencontré des scénaristes dont la qualité m’assurait une édition. Quand on travaille avec des auteurs comme Jean Dufaux ou Denis Lapière, c’est clair qu’on peut se reposer sur leurs épaules. Je n’avais jamais perdu de vue l’idée de faire une histoire en solo – j’avais déjà envisagé l’adaptation d’un roman, j’avais écrit les prémisses d’une histoire, etc. – mais ça ne démarrait jamais. Et puis j’ai fait un voyage en Corée pour une exposition sur la BD belge, où nous étions cinq auteurs à la représenter à Séoul et où nous avons fait le « trip » sur la frontière entre les deux Corées. J’y ai commencé un carnet de croquis car c’est un lieu très particulier, avec une ambiance touristique – il faut voir le nombre de cars japonais – mais aussi des soldats armés les uns face aux autres. J’ai donc fait plein d’esquisses, avec des trucs intéressants. Et comme je ne connaissais rien à la Corée, à cette guerre et au pourquoi de ce village, Panmunjeom, j’ai pris des notes pour essayer de comprendre cette séparation. Quand je suis rentré, j’ai continué à travailler sur ce carnet de croquis et à collecter des informations. Tout ça m’a amené à créer un personnage coréen et, de fil en aiguille, les autres se sont imposés à moi. Là, je me suis dit que je devais faire l’histoire, car il y avait des éléments vraiment intéressants, et que je me suis rendu compte qu’on ne parlait jamais de cette guerre. On voit des films sur le Vietnam, sur les deux guerres mondiales, mais pas sur celle-ci. Mais l’info qui a réellement déclenché l’écriture a été le fait que, 53 ans après la fin de la guerre de Corée, des gens de Séoul ont été tirés au sort pour partir en autocar jusqu’à Pyongyang, afin de retrouver pendant une journée les membres de leur famille restés de l’autre côté. Ils ont eu à peine de le temps de se revoir qu’ils sont tous repartis de leur côté. C’était un truc incroyable ! Je trouvais aussi que c’était une belle métaphore autour des familles séparées, avec une tranche vie développée sur trois générations. Je voulais aussi le point de vue d’un jeune d’aujourd’hui, pour permettre au lecteur de s’identifier et d’entrer dans l’histoire. Ça aurait pu être un Belge, mais j’ai préféré un Américain vivant à San Francisco. De toute façon, ce n’est pas une BD sur la guerre de Corée, mais sur la famille.

BDE : La guerre n’est donc là qu’en toile de fond ?

OG : Oui. Beaucoup d’éléments se sont en fait imposés d’eux-mêmes, notamment la grande thématique de l’histoire qui est la transmission, ce qu’on reçoit de nos aînés, ce qu’on peut apprendre de leurs choix et de leurs trajectoires.

BDE : On imagine d’ailleurs que son voyage va permettre au héros de faire le choix qui changera ou non sa vie…

OG : C’est marrant, car c’est vrai qu’on peut se demander pourquoi l’album commence à son retour de Corée. C’est simple : il raconte l’histoire aux lecteurs. Ça donne un côté épistolaire quand il raconte tout ce qui s’est passé à un moment de sa vie, l’enchainement des éléments qui précèdent. L’idée était qu’il avait douze heures durant le vol pour se remémorer tout. J’ai hésité à vraiment lui faire écrire une lettre qu’il aurait pu donner à sa fiancée, mais j’ai choisi le dialogue avec le lecteur. On imagine ainsi rapidement que quelque chose a transformé sa vie. Ce principe m’a imposé l’idée d’une quête que je n’avais pas prévue au départ. Je ne pensais pas faire de ce voyage une quête initiatique, d’autant plus qu’il part malgré lui, sans en avoir envie, mais finalement c’est vrai que ça en est devenu une

BDE : C’est un sujet qui fonctionne toujours bien.

OG : Je suis conscient de n’avoir rien inventé, mais je pense que ce qui est intéressant est la manière dont s’entrecroisent et se dévoilent les récits. On le verra encore plus dans le second tome, dans la façon dont les personnages – je laisse le mystère sur leur identité – vont se rencontrer et se percuter. Ce sera à mon avis l’originalité de l’histoire.

BDE : Il y aura beaucoup de choses à dénouer !

OG : Oui, plein d’éléments vont se dévoiler, le prochain volume fera quand même 90 pages, ce qui laisse de la place pour développer tranquillement ces choses et aller jusqu’au bout de mes idées. Tout le travail dans cet enchainement de souvenirs, de moments allégoriques, oniriques, ou réalistes, historiques, est de trouver une cohérence. Il faut suivre la même intention, ne pas partir sur une piste puis sur une autre qui va nous éloigner de l’histoire. Ce qui a été le plus important au cours de l’écriture était de faire en sorte que les pièces du puzzle trouvent la bonne place. Enfin… normalement ! (rires)

BDE : As-tu tout écrit jusqu’à la conclusion ?

OG : J’avais l’histoire en tête et le truc particulier a été que j’avais surtout imaginé la deuxième partie. Je savais comment se terminait la première, mais je ne connaissais que la fin. Je savais que ce début ne tiendrait que si la suite allait être crédible. C’est donc pour ça que j’ai écrit tout le second volume. Je sentais bien l’histoire, alors je suis revenu sur les prémisses de l’aventure. J’ai commencé sur les réponses, pour voir comment elles prenaient forme et se dévoilaient, pour après poser les questions et insuffler les passages oniriques qui allaient donner de la force et de la chair au personnage de Billy.

BDE : Ce doit être une façon complexe d’écrire ?

OG : En fait, j’ai écrit d’une façon très fluide, pour le plaisir et sans imaginer où j’allais aller. Ça m’a permis de travailler à l’aise, sans aucune deadline puisque je travaillais sur mes autres BD. Quand je sentais que j’arrivais dans un cul-de-sac ou que j’avais du mal à donner corps aux personnages, je laissais reposer un peu. J’ai souvent eu envie d’appeler Jean Dufaux ou Denis Lapière pour qu’ils co-scénarisent et m’amènent quelques idées, mais finalement j’arrivais toujours à re-développer le récit après une pause.

BDE : L’écriture a donc été faite en parallèle de la réalisation de La Femme Accident ?

OG : Non, car j’ai commencé à écrire mon histoire en 2005. Je n’avais donc pas encore commencé La Femme Accident. Au début, j’écrivais pour le plaisir, je n’étais pas sûr d’aller jusqu’au bout. Le cheminement a fait que ça a pris un peu plus de forme et, à un moment, je me suis dit que je ne pouvais plus reculer. J’avais écrit le second tome et fait le découpage du premier, je devais aller au bout.

BDE : Qui plus est, la série a droit à une belle collection.

OG : Voilà, j’avais promis aux responsables du Lombard de leur présenter en primeur le scénario car ils m’avaient demandé pourquoi j’avais présenté La Femme Accident à Dupuis. En fait, je n’avais pas trop eu le choix car Denis Lapière travaille beaucoup avec eux pour la collection Aire Libre, mais je leur avais dit que je travaillais sur un projet et que je leur montrerai en premier. Ils l’ont donc lu d’abord et ont trouvé l’histoire intéressante, on a donc rapidement signé pour la collection… Signé. C’est un bel enchainement finalement. Et ce n’était pas prévu, car je devais faire les tomes de La Femme Accident avant de reprendre tout de suite la série Niklos Koda.

BDE : D’où les remerciements en première page de l’album à Niklos pour sa patience ?

OG : Absolument, bien vu ! J’ai du dire à Jean que, tant qu’à faire un break sur Koda, ça ne servait à rien que je le reprenne 2/3 ans pour enchainer sur une nouvelle pause. Autant prolonger un peu ce break pour revenir à fond sur cette série.

BDE : Ce break a-t-il fait du bien ?

OG : Ah oui ! Incroyable ! Je pensais bien que c’était nécessaire. J’ai apprécié de faire La Femme Accident, avec des décors que je connais bien et des personnages plus ancrés dans le réel que Koda, où c’est plu sensible et psychologique. Ce diptyque a été comme un trait d’union entre Koda et La Douceur de l’Enfer, sans que ce soit calculé, même si je me rendais bien compte que c’était le bon moment. Il n’aurait pas fallu que je fasse un Koda entre La Femme Accident et La Douceur. Je l’ai fait entre les deux tomes de La Femme Accident et je l’ai regretté, car c’est dur de reprendre après une coupure. Ce sont les aléas éditoriaux qui imposent des fins de cycle, ce que je comprends parfaitement. On restait après tout sur dix albums en dix ans, c’était une bonne chose de conclure à ce moment-là. Pour revenir sur la collection Signé, j’en suis ravi. Elle est de qualité et on y a de la liberté. Celle de s’exprimer, de choisir le nombre de pages, de construire un album comme un objet. La maquette est assez rigide, avec ce carré blanc, mais à l’intérieur je pouvais écrire mon histoire comme je voulais, avec des planches en une case ou non, etc. J’ai d’ailleurs beaucoup travaillé la mise en espace, car un planche se regarde d’abord dans son ensemble, même si elle est saturée de textes.

BDE : Est-ce une limite que tu avais sur une série comme Niklos Koda ?

OG : Un peu, mais sur les derniers albums j’avais déjà aéré le dessin, dédoublé des pages ou allongé une séquence – toujours en concertation avec Jean. J’avais donc déjà fait des propositions pour pouvoir prendre de la place et ne pas être figé sur des formats trop serrés. Aujourd’hui, on a un rythme de lecture différent, on n’est plus dans une optique Blake et Mortimer.

BDE : Koda est-il donc le prochain projet ?

OG : Pour l’instant, je termine d’abord le second tome de La Douceur de l’Enfer, j’ai encore quatre planches à terminer, puis toute la mise en couleur. Je pense que j’aurai fini dans le courant du mois d’octobre. A ce moment-là, il est prévu avec Jean que j’enchaine immédiatement sur le prochain album de Koda.

BDE : N’as-tu jamais hésité à laisser la main sur la série, d’autant qu’un cycle a été terminé ?

OG : Si. On en avait parlé et j’avais aussi voulu faire un break pour prendre le temps d’y réfléchir. Je voulais savoir si ça valait la peine de continuer. Et puis on a encore des choses à raconter, c’est un personnage qui a beaucoup de possibilités d’orientation, qui a déjà évolué et qui peut prendre une nouvelle dimension. Tout va maintenant dépendre du scénario de Jean. On avait imaginé changer de format, de maquette, mais on va rester dans la continuité de la collection. On a toutefois convenu que le tome 11 serait développé comme s’il s’agissait d’une nouvelle série. On va changer l’angle de vue, avec la famille recomposée autour de Seleni, qui va prendre de l’importance, Valentina et Niklos. Les nouveaux lecteurs auront la possibilité de rattraper la série sans avoir besoin de lire les premiers albums. On va partir d’abord sur trois volumes et on verra ce que ça donne. De mon côté, j’ai aussi d’autres projets qui pourront s’intercaler. J’aime bien l’idée de travailler sur des one-shots – et de créer des univers qui se tiennent sur une courte histoire – et en même temps de revenir sur un personnage récurrent et à long terme. C’est bien de ne pas être coincé sur un one-shot, qu’on a toujours l’obligation de relancer de zéro, ou d’être prisonnier d’une série où on peut avoir l’impression de toujours faire la même chose. Ces expériences servent aussi mon travail sur Koda, qui reste « mon » personnage.

BDE : Formidable, merci beaucoup !

OG : C’était un plaisir, à une prochaine fois !

Propos recueillis par Arnaud Gueury.

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