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INTERVIEW DE HERZET
DUELLISTE T1, L'INTERVIEW D'EMMANUEL HERZET

Pourquoi avoir choisi l’époque du Roi Soleil ?

 

En tant qu’historien, je suis curieux de toutes les périodes. Je reste à l’affût d’anecdotes qui pourraient servir de base à un récit. La période du règne de Louis XIV est vraiment très riche à de nombreux points de vue : politique, militaire, social… C’est vraiment une charnière dans la conception de la royauté, dans la perception de l’image du royaume de France à l’extérieur. Louis XIV, lui-même, est une figure historique fascinante, bien plus complexe que l’image souvent « réductrice » de Roi Soleil. Il y a Versailles et les fastes bien sûr mais c’était un fameux coco aux appétits multiples. Louis XIV est aussi entouré de personnages forts et brillants qui pourraient jouer plus tard un rôle dans la série. Il y a d’autres personnages « célèbres » qui font des apparitions en « guest star » dans le premier cycle. Le début du règne de Louis XIV me semblait idéal pour servir de décor à une histoire de cape et d’épées.

 

Dans quelle mesure vous êtes-vous appuyé sur des faits historiques ?

 

Le concept initial de DUELLISTE est d’injecter une touche de fantastique ou d’ésotérisme dans un cadre historique le plus scrupuleux possible. Donc le contexte authentique de la banqueroute du royaume, par ex., était indispensable pour justifier le fait que le roi cherche par tous les moyens à renflouer les caisses de l’Etat. Tous les moyens, y compris charger un alchimiste de lui fabriquer une pierre philosophale. En gros, dans DUELLISTE, l’exercice consiste à plier la fiction aux événements authentiques, de s’en servir pour mettre en relief l’histoire de Velayne et Masao.

 

Vous êtes-vous inspiré des romans de cape et d’épées d’Alexandre Dumas, Paul Féval, et Michel Zévaco à qui vous dédicacez DUELLISTE ? 

 

Je les ai relus mais j’étais assez jeune quand j’ai découvert Féval, Dumas et Zévaco. Mon père me mettait plein de choses à lire dans les mains. Ça allait de Bob Morane à Doc Savage en passant par A. Mc Clean et R. Ludlum… Des choses classiques, d’autres moins. Dans la même veine, même si les histoires se déroulent à des époques et dans des lieux différents, j’aurais pu citer S. Dalens et Les Aiglons de Montrevel ou encore cette vieille série TV : Dick le rebelle. Mais parmi toutes mes lectures, les romans de cape et d’épées ont toujours tenu une place importante. Ils ont nourri mon imaginaire, ils y ont créé une ambiance, installé des images et des clichés aussi sans doute… Ils ont défini dans mon esprit les codes et les ficelles du genre littéraire auquel ils appartenaient. C’est important pour l’auteur de faire en sorte que les amateurs d’un genre retrouvent ce qui fait les caractéristiques de ce genre. Même si c’est en filigrane ou de façon plus « grossière » parfois. On cite CENTAURES en début d’interview, pour l’aviation même chose ! Il y a des codes et des ficelles qui font que le genre fonctionne. C’est bien de les utiliser, je pense.

 

Quelles sont vos influences dans la BD ?

 

Je lis tout ce qui me tombe sous la main mais paradoxalement, je ne lis plus beaucoup de BD. C’est par période et alors ça peut-être boulimique. Ça dépend surtout de la masse de documentation que je dois ingurgiter pour les projets ou le séries en cours, sans compter les romans et les magazines pour la détente. Je suis l’actualité de près aussi. Côté BD, j’ai ressorti quelques Calvin & Hobbes et lu dernièrement American Vampire Legacy. J’aime beaucoup les comics américains, j’aimerais pouvoir participer à ce genre d’aventure scénaristique, développer une série de ce type, pas forcément avec des super-héros, mais avec de la place et du « temps » pour planter un univers, y créer une atmosphère et creuser des personnages consistants.

 

Fine lame, ayant l’insouciance de la jeunesse, le sens de l’honneur et le goût des femmes, le personnage d’Antoine Velayne n’est pas sans rappeler Fanfan la Tulipe. Ce personnage vous a-t-il inspiré ?

 

J’ai surtout la version cinéma en tête. Il me semble que dans le film, Fanfan est plus fanfaron, plus burlesque, non ? Et d’après mes souvenirs, Fanfan n’avait pas le permis de tuer, lui :-) ?

 

Le personnage de Masao donne une empreinte « exotique » à l’histoire. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir pour Velayne un tuteur japonais et de surcroît samouraï ?

 

En fait, Masao ne faisait pas partie du casting original. En commençant l’écriture, je voulais absolument que Velayne ait une botte secrète. Ça m’obsédait vraiment et surtout ça m’énervait un peu. Ayant pratiqué pendant plusieurs années l’escrime au collège, je sais qu’une botte secrète « à la Nevers », c’est un fameux fantasme. Au mieux, une botte, c’est une combinaison audacieuse d’opportunisme et de rapidité pour placer un geste technique standard qui donne l’avantage et devient alors mortel. On a déjà vu plus « sexy » qu’une explication technique d’escrime. Et si on explique une botte secrète, forcément elle ne l’est plus. J’imaginais mal faire dire à Velayne à chaque fois qu’il éliminait un adversaire: « ah, ah, tu l’as vue, ma botte secrète ». C’était frustrant et je bloquais sur cette foutue botte secrète. Passer à autre chose et y revenir plus tard était impossible pour moi, ça ne s’explique pas. C’est même pire que l’angoisse de la page blanche. Un jour mon fils me raconte que dans un film, il avait vu les protagonistes se battre de façons différentes. Il aimait cette idée de pouvoir identifier immédiatement les personnages à travers leur technique de combat. Ça a été le déclic. C’est comme ça que Masao s’est naturellement imposé. C’était lui LA botte secrète de Velayne, grâce aux techniques de samouraï qu’il avait apprises à son protégé. La botte secrète de Velayne, c’était un mélange d’escrime occidentale et orientale, la rencontre de deux mondes de l’épée différents. Une technique suffisamment déstabilisante pour les spadassins lambda que Velayne aurait inévitablement à trucider.  

 

Vous aimez jouer avec la langue française, en l’occurrence celle du 17ème siècle, et en tirer tout ce qu’elle peut receler d’inattendu, de drôlerie…

 

Oui, c’était amusant de teinter les dialogues d’expressions argotiques de l’époque, puisées dans un énorme dico d’ancien français. C’est assez rafraîchissant de faire dire aux héros qu’un autre personnage est un con en utilisant une métaphore du 17ème siècle. C’est parfois théâtral dans la formulation mais j’ai injecté un peu de modernité dans le propos. Pour moi, ça participait aux codes du genre. C’est un parti pris un peu risqué mais totalement assumé. On est entre gentilshommes.

 

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Alessio Coppola ?

 

D’abord, en découvrant son identité et ses premiers dessins, je me suis dit que si son nom était aussi évocateur que son talent est prometteur, nous allions pouvoir offrir une belle série aux lecteurs. Alessio est un bosseur très consciencieux, pointilleux mais sans le côté péjoratif du terme. Il est toujours à l’écoute. C’est un garçon humble qui, malgré un talent évident, remet constamment son travail et ses idées en question. Le doute créatif, c’est terrible. Ça peut devenir paralysant. Alessio aborde les autres et le travail avec une réelle humilité, c’est très stimulant. Il est un peu philosophe aussi. Nos échanges sont constructifs. J’ai de la chance de travailler avec quelqu’un comme lui. Dans son dessin réaliste, Alessio privilégie beaucoup les émotions et les sentiments des personnages. L’immersion dans la planche est immédiate. L’identification aux personnages aussi. Il adopte un découpage très dynamique en variant ses cadrages. Il peut poser des « gaufrés » sages et standards sur les planches et, en même temps, les bousculer sans hésitation en utilisant des cadres aux formes géométriques plus osées. Mais rien n’est gratuit dans sa démarche ! C’est toujours au service de l’action et des personnages aussi bien dans la profondeur du champ que directement en avant-plan. Les planches d’Alessio sont une mine. 

 

Si vous deviez choisir une planche en particulier de l’album, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ?

 

La planche de la méditation de Masao. Pour l’ambiance, les couleurs. Tout y est dit, sans une bulle. 

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Y a-t-il une époque que vous n’avez pas encore traitée et que vous aimeriez aborder par la suite ?

 

L’époque de la conquête de l’Ouest mais plutôt sur la  fin du 19ème et le début du 20ème siècle. C’est une période que j’avais déjà évoquée du bout des lèvres dans LA BRANCHE LINCOLN. J’avais rassemblé pas mal de documentation et je continue à le faire. Pour l’instant, je laisse mûrir les choses. J’ai beaucoup d’idées et autant de « chatons à noyer » dans le tas. En plus, la conquête de l’Ouest a déjà été traitée sous de nombreux angles par des auteurs talentueux. Les années 20’ me font de l’œil aussi avec un projet dans une veine lorgnant sur Lovercraft. Mais là, on parle carrément d’embryon. J’ai beaucoup d’envies, quinze idées à la douzaine, qui ne déboucheront pas forcément sur quelque chose de concret faute de temps ou de matière pour développer un récit solide. 

 

La BD a-t-elle une place dans vos cours d’histoire ?

 

Dans les cours d’histoire, c’est assez difficile. En fonction des programmes, je pourrais éventuellement l’aborder au cours de français comme média dans le narratif mais uniquement de manière technique. Ce serait beaucoup moins excitant pour les élèves comme pour moi. Je peux recommander quelques lectures aux élèves sans pour autant faire de l’autopromotion.  

 

La question traditionnelle : y a-t-il un album qui vous ait particulièrement marqué dans l’histoire du Lombard. Et si oui, pourquoi ?

 

Un seul album, c’est difficile à dire. J’en citerais deux qui m’ont vraiment marqué quand j’étais plus jeune. BERNARD PRINCE avec Le piège aux 100.000 dards et BRUNO BRAZIL avec La cité pétrifiée. Je devais avoir une dizaine d’années quand je les ai lus. Mais pourquoi m’ont-ils marqué ? Ça, c’est une bonne question. L’incursion de Dany dans l’univers de BERNARD PRINCE, peut-être ? J’ai vraiment été impressionné par le côté haletant, presque oppressant et un brin plus violent que les albums précédents de la série. Dans BRUNO BRAZIL, je crois que c’est le « choc » visuel du dessin de W. Vance. Et puis, je devais sans doute être secrètement amoureux de Whip Rafale ?

 

Voir la fiche album de DUELLISTE T1.

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