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INTERVIEW DE DAL, DE MOOR JOHAN
COEUR GLACÉ, L'INTERVIEW DE GILLES DAL

Quel livre, bande-dessinée ou film, récent ou non, vous a particulièrement marqué ?

D’une manière générale, j’aime bien les films qui racontent des histoires d’hommes seuls au milieu d’une foule qui ne leur est pas hostile ; d’hommes qui s’adaptent parfaitement à leur milieu, alors que celui-ci leur semble complètement étrange et étranger. Mais des hommes qui, pour autant, ne s’estiment pas en crise, ne le sont d’ailleurs pas, ne se sentent pas mal ; des hommes plutôt bien intégrés à leur biotope, qui ne voudraient pas que leur vie soit différente, qui ne changeraient pas grand-chose à leur existence s’ils en avaient l’occasion. Mais qui, je le répète, trouvent leur vie plutôt bizarre, j’allais dire incongrue. A cet égard, je dois dire que le film italien « La grande bellaza », que j’ai vu la semaine dernière, m’a assez fortement marqué : le récit d’un homme parfaitement intégré dans l’ordre social, qui en est quasiment le symbole, mais qui malgré cela, se sent habité par un sentiment de détachement assez angoissant.

 

Il est difficile d’imaginer que « Cœur Glacé » est le fruit du travail de deux personnes tant l’œuvre semble personnelle. Comment avez-vous travaillé ensemble ? 

 

Merci d’abord pour cette question, qui est un très joli compliment ! Je dirais que notre méthode était assez particulière : nous n’avons jamais littéralement travaillé ensemble, en ce sens que Johan découvrait mes textes après qu’ils sont complètement terminés, tandis que je découvrais ses dessins après qu’ils sont complètement terminés. Nous ne montrions en somme rien à l’autre le résultat de notre travail tant que celui-ci n’était pas tout à fait achevé. Mais à côté de ça, nous nous sommes énormément parlé pendant toute la conception de « Cœur glacé » : des heures et des heures à discuter au téléphone, à rigoler, par plaisir et par envie bien évidemment, mais aussi -je le réalise a posteriori- pour accorder nos violons, pour pétrir la pâte commune de l’histoire.

 

Vous abordez plusieurs grandes thématiques dans cette bande dessinée, sous les traits d’un protagoniste qui n’a plus goût à la vie, et qui s’interroge sur son sens. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Au tout début, Johan m’avait demandé de traiter du sujet de la mort. Comme dirait l’autre : vaste sujet ! L’éternel paradoxe, en la matière, étant que tous les gens qui parlent de la mort parlent de ce qu’ils ne connaissent pas… étant donné que -par définition- ils sont vivants quand ils en parlent ! J’ai donc commencé à creuser ce qui s’en approchait le plus selon moi, et donc la question, non pas de la solitude, mais du sentiment de solitude qui peut étreindre chacun de nous à certains moments de son existence. Et je me suis dit qu’il serait bon d’étendre ce sentiment tout au long d’un album, pour voir dans quelle mesure il serait possible de traduire, par des images et par des mots, ce sentiment quand il s’installe durablement dans le cerveau d’un individu.

coeur glacé

Pourquoi avoir choisi le support de la bande dessinée pour traiter un sujet aussi grave – et ne pas avoir rédigé un essai par exemple ?

coeur glacéTout d’abord pour les raisons évoquées dans ma réponse précédente, inhérente au processus qui a mené à la conception de la BD, mais aussi parce que je ne serais jamais parvenu à décrire avec les sensations du héros autant de précision que Johan est parvenu à le faire grâce à son formidable dessin. Le décalage entre la noirceur du propos et le côté très joyeux du dessin ; le fait que plus le propos est sombre, plus le dessin est carnavalesque, la manière exceptionnelle qu’a Johan de parvenir à exprimer, par ses dessins, des états émotionnels pour lesquels il n’existe pas de mots, tout cela me permet de vous répondre que le support de la BD, et à plus forte raison le dessin de Johan, étaient la seule manière d’exprimer ce que nous voulions exprimer !

 

Votre œuvre est truffée de références à la culture pop (Keith Haring, les Teletubbies, Playmobil…), à l’Histoire (Grèce antique, rois de France…), ou encore à l’art, alors que le thème est principalement philosophique. Pourquoi avoir intégré tous ces éléments ?
 

Tout d’abord parce que ces œuvres font partie de notre patrimoine commun, et parlent donc au lecteur ; elles le concernent, elles lui permettent de rentrer dans le récit, de se sentir happé par lui. Et puis, pour le décalage que permettent ces références : elles n’ont en effet pas toujours de rapport direct avec le propos, ce qui permet de « dédramatiser » ledit propos, d’éviter de sombrer dans le pamphlet pontifiant assénant des vérités définitives sur la vie et la société. Ces références apportent, en d’autres termes, une légèreté que le propos du héros n’aurait pas sans elles ; à ce titre, elles permettent de prendre du recul par rapport au recul du héros.

coeur glacé

On trouve également énormément de symboles, d’icones, de panneaux, de logos de marques… Comme si l’esprit du personnage en était rempli. De même, quelle place tiennent-ils dans votre œuvre ?

 

A un moment du récit, le héros se dit à lui-même quelque chose comme : « se dire que notre cerveau est conditionné dans des proportions qu’il ne peut pas mesurer lui-même ». Tous ces symboles, tous ces icônes, tous ces logos rappellent à quel point nos vies sont balisées, à quel point nos consciences sont forgées, nos esprits triturés, sans que pour autant -j’insiste !- ceci ne soit le signe de quelque grande manipulation malfaisante, ou de quelque immonde complot souhaitant notre perte. Simplement, pour être « tenable », la société doit bien vivre avec des règles, et donc les imposer. Et c’est sans doute à cause du fait que cette idée ne le lâche plus que notre héros, à un moment donné, commence quelque peu, comment dirais-je… à décrocher.

coeur glacé

Le temps est omniprésent dans Cœur Glacé (montre, tic tac, lapin blanc…). Pourquoi se laisser un mois pour réfléchir à toutes ces questions quand on a toute une vie pour le faire ?
 

Précisément, notre héros ne voit pas l’intérêt d’y réfléchir. Il a parfaitement intégré que ces questions étaient sans réponses, et que la tranquillité de l’esprit ne s’obtenait pas par d’éventuelles réponses -de toute façon inexistantes- à ces questions, mais plutôt par la grâce -que lui n’aurait jamais- de cesser de se les poser. Il se dit : ces questions m’obsèdent, je devrais donc, soit leur trouver une réponse (ce qui est impossible), soit cesser de me les poser (ce qui est impossible aussi). Une quadrature du cercle assez oppressante pour lui, qui l’amène donc à ce fameux mois qu’il se laisse. Un mois, c’est court évidemment, mais d’autre part c’est fort long une fois qu’on a pris la décision qu’il a prise, si bien que le détachement du héros par rapport à la vie est tel que même la fin de la vie lui semble un non-sujet ; il n’y met pas toute la solennité qu’on y met en général – la dernière case de l’album en étant la preuve ultime. Bref, pour lui, rien ne valant rien, même la tragédie n’est pas tragique.

coeur glacé lapin

 

L'ambiance est assez fataliste : chaque esquisse de réponse que trouve le protagoniste sur ce qui pourrait donner un sens à sa vie (travail, famille, voyages…) est balayée, détournée en publicité… pensez-vous qu'il ait vraiment fait le maximum ? Son choix final est-il un échec, ou la seule solution qui s'offrait à lui ?

 

coeur glacéJe pense, tout d’abord, qu’il est plus guidé par sa nature, par son tempérament, ou alors par quelque déséquilibre neuronal, que par des raisonnements très construits. A ce titre, je pense qu’à son échelle, il a fait le maximum. Quant à savoir si son choix final est un échec, je dirais que oui, bien sûr, en ce sens que même lui aurait sûrement préféré avoir une vie qui l’aurait intéressé, et souhaité mourir le plus tard possible, pour pouvoir profiter tant que possible des divers bienfaits que peut apporter l’existence. Cela dit, il y a des échecs qui sont des soulagements, et je ne suis pas sûr qu’il soit si traumatisé par l’issue qu’il s’impose, tant il s’est détaché de tout. Maintenant, savoir si c’était la seule solution qui s’offrait à lui, je dirais certainement pas, puisqu’il aurait pu choisir de continuer à errer. Ou, mieux encore, de cesser d’errer, et de vivre enfin. Mais manifestement, ce n’était pas possible pour lui. Maintenant, est-ce qu’il s’y est mal prisou est-ce qu’il était voué à cette issue, c’est difficile à dire…

 

La femme et les filles sont représentées sous forme de silhouettes bleues, quand le reste des personnages sont eux dessinés de la même façon que le protagoniste.  Pourquoi cette différence ? 

 

De la même manière que, comme nous en avons parlé plus haut, plus le propos était sombre et plus le dessin de Johan était joyeux, plus ses proches lui sont proches, plus ils lui semblent éloignés. Par une espèce de phénomène de loupe déformante. On pourrait même dire que la personne la plus proche de lui, à savoir lui-même, lui est la plus inconnue puisqu’il ne comprend rien à lui-même. Voilà pourquoi, sa femme et ses filles, quoique faisant partie intégrante de son quotidien, ne pénètrent jamais véritablement dans son champ de perception. Elles sont là, mais pas vraiment là, comme éloignées par un doux nuage, ou un mur de verre. Par ailleurs, ces silhouettes sont aussi pour le héros le prix à payer pour ne pas être torturé par l’idée de la souffrance qu’il leur infligera immanquablement.

 

Les questions sur lesquelles s’interroge le protagoniste sont celles que peuvent se poser des milliers de personnes, pour peu qu’elles aient le temps (et le courage ?) de le faire. Toutefois, elles sont assez taboues, et on a vite tendance à catégoriser les personnes qui font part de leurs interrogations existentielles comme des dépressifs, ou « en crise de la quarantaine ». Un peu brutalement, pensez-vous, au final, que ces questions soient utiles ?


Ma foi, je n’en sais rien : sont-elles fondamentales, ou parfaitement vaines ? Et sont-elles taboues parce que sans issue, ou parce que trop gênantes ?... Je dirais que, tout comme la vie n’a jamais que le sens qu’on lui donne, ces questions n’ont jamais que l’utilité qu’on leur donne. Bref : pour le coup, j’ai bien du mal à vous répondre ; je cale !

 

Aimeriez-vous traiter d’autres sujets du même type par la suite ? Plus généralement, quels sont vos prochains projets, en cours ou dans les cartons ?

Absolument : après la mort, on s’attaque, avec Johan, à l’amour ! Thanatos, et puis Eros ! Vous le voyez, on ne recule pas devant la difficulté… Pour le reste, je bosse en ce moment, comme c’est le cas depuis plusieurs années maintenant, avec Fred Jannin et Philippe Bercovici. Mais je me suis engagé à ne rien révéler sur rien ! Et, comme mon héros à la fin de l’histoire, je tiens mes engagements.

 

Pour finir, un conseil pour se réchauffer le cœur (et laisser un peu d’espoir aux lecteurs !) ?
 

Diable, je ne pourrais qu’enfoncer des portes ouvertes, et je m’en excuse déjà, mais je dirais des évidences qui n’en sont pas moins vraies : de chouettes amis, une vie amoureuse épanouissante, des lectures stimulantes… Bref, parvenir à se connecter. Ce que le héros de « Cœur glacé » ne parvient jamais à faire.