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INTERVIEW DE PONA
CARABOSSE T2, L'INTERVIEW DE NICOLAS PONA

Sur votre blog, vous vous présentez comme narrologue elliptologiste. Euh… ça veut dire quoi au juste ?!

C’est une sorte de jeu de mot. Narrologue, c’est pour raconter des histoires. Et elliptologiste, c’est raconter des histoires avec des ellipses. C’est l’un des concepts de la bande dessinée. On s’est rendu compte que l’une des caractéristiques de la BD par rapport au cinéma, c’est que l’on passait d’une case à une autre, ce qui crée des ellipses continuelles. Un petit bidouillage avec du français et ça donne narrologue elliptologiste. Et c’est plus rigolo que scénariste de BD !

Vous avez fait (entres autres) des études d’architecture. On vous aurait imaginé vous reconvertir comme dessinateur de BD ! Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir scénariste ?

L’architecture, ça mène à tout. C’est de la conception pure et dure. Elle commence par du conceptuel et elle va jusqu’au dessin. À partir de là, on peut être autant dessinateur que scénariste. Je savais dessiner, effectivement. Je le sais toujours plus ou moins même, si ma fille de 11 ans va bientôt être meilleure que moi ! Mais j’ai toujours préféré raconter des histoires dans le sens où j’ai beaucoup plus d’histoires en tête que de dessins à dessiner. Si je les dessinais, ça prendrait beaucoup trop de temps ! Il m’arrive quand même de toucher un peu le dessin quand on passe au niveau du storyboard ou ce genre de choses. C’est assez horrible mais ça fonctionne puisque je connais à peu près tout le fonctionnement des cadrages, les bases du dessin même. Mais en soi ce n’est pas ma tasse de thé, je préfère de loin raconter des histoires !

Vous disiez dans une précédente interview lire assez peu de BD. Est-ce que ça a toujours été le cas ?

Petit, j’en lisais pas mal. Beaucoup de comics américains. Et puis à l’époque, il y avait beaucoup moins de BD qu’il y en a aujourd’hui. Ça paraît vachement loin ! On avait les grands noms qu’on connaît aujourd’hui. C’était ceux de mon époque, mais il n’y avait pas beaucoup d’autres personnes. Il y avait Astérix, Tintin, les grandes équipes de Spirou qui étaient déjà en place. Mais en dehors de ça… Ce qui fait qu’on pouvait se permettre de lire d’autres choses.

D’où vous vient ce goût pour les complots et l’ésotérisme que l’on retrouve dans plusieurs de vos séries ?

J’ai fait très peu de BD où il n’y ait pas de fantastique. D’où vient ce goût ? J’ai du écouter trop de contes de fée quand j’étais petit ! Je ne sais pas… J’aime bien ce rapport au fantastique, surtout qui permet souvent de mieux mettre en avant des problèmes, des préoccupations et des idées qui elles sont absolument contemporaines et réalistes. Je crois que c’est surtout ça qui est intéressant. Prendre le fantastique pour parler d’une réalité très terre-à-terre. Moi, ça m’amuse beaucoup et j’aime bien le mettre partout. Après, il m’arrive aussi de temps en temps de m’amuser et de ne mettre aucune source de fantastique dans mes histoires. Et ça donne autre chose. C’est généralement beaucoup plus sombre, beaucoup plus difficile à lire.

Sébastien Latour, le scénariste de « Wisher », a dit dans une interview : « Avec l’ Urban Fantasy, une fois que l’on passe de l’autre côté du miroir - ou du portail - et que l’on accepte d’y croire, on est embarqué dans des montagnes russes ! » Ressentez-vous la même chose ?

Des montagnes russes, ça veut dire que tout peut arriver… Des montagnes russes, j’en vois aussi dans la réalité. Sans fantastique, j’ai fait une série qui s’appelait Dolls Killer qui était chez Soleil, et à mon avis c’est là vraiment où j’ai été le plus sur des montagnes russes. Ça partait dans tous les sens et… Non, le fantastique se manie bien et se tient bien, dans le sens où toute forme de fantastique est attachée à des bases de réalité, que ce soit une mythologie, une invention. C’est toujours pour parler de quelque chose qui a existé. À mon avis ! Finalement, ça ne lance pas sur autre chose que peut-être une manière d’alléger la réalité.

Parlons de Carabosse… Comment est née la série ?

J’ai toujours eu envie de travailler avec quelqu’un qui était ambigüe au niveau de ses choix. Comment Carabosse est arrivée ? Je crois que ça vient de ma fille, qui un jour ma dit que d’après elle - on avait dû voir Carabosse dans La Belle au Bois Dormant de Walt Disney - si Carabosse était devenue méchante, c’était parce qu'elle avait pas envie d’être fée. Ce qui en soi était une idée très intéressante. J’ai commencé à travailler dessus et petit à petit ce personnage est apparu. Un personnage très ambigu, très particulier… à qui on reprochait beaucoup de choses plus par omission et méconnaissance que parce que ce personnage était vraiment mauvais.
Après, il y a eu une étude sur toutes les mythologies autour de Carabosse, toutes ces sorcières qu’on retrouve un peu partout en Occident. Et puis en même temps, je regardais aussi une série qui s’appelait Alias, qui parlait d’une femme qui jouait sur deux tableaux, qui jouait les agents doubles.
Je me suis amusé à mélanger Carabosse avec une série BD qui aurait travaillé sur cette idée d’agent double, et des petites aventures finalement assez simples. Voilà à peu près la genèse !

Carabosse, la méchante fée des contes, Zagreus, fils de Zeus mort et ressuscité, Cybèle, la Déesse Mère… Au final, votre Carabosse à vous est-elle le syncrétisme de tous ses patronymes ?

J’ai pioché un petit peu dans tout ça, tout à fait. Souvent les mythologies occidentales ont des traits communs. À partir de là, le mélange se fait facilement. Tout ce qui était féminin visiblement était souvent associé au même type d’idée. Le coup de Zagreus, c’était amusant parce que ça me permettait de brouiller un peu les cartes et de travailler avec la résurrection. Et donc, pour simplifier, oui j’ai fait un synchrétisme. Mais déjà facilement, ça se mélangeait très bien. Toutes ces personnes s’assemblaient comme un puzzle naturel.

Et Bephana, là-dedans?

Bephana, je crois que c’est une sorcière italienne si je ne me trompe pas. C’est l’un des personnages les plus faciles à raccrocher à Carabosse.
Le plus intéressant, c’était celui qui se trouvait en Bulgarie, sur le site de Perpéricon. D’ailleurs où se passe la deuxième aventure. Celui-là, je l’ai bien aimé. Parce que c’était une transposition ou plutôt une transformation. Sur le site de Perpéricon, il y a eu deux dieux. Il y eu d’abord une déesse qui était relativement mal vue. Il y a eu des sacrifices humains, tout un tas de choses… Et cette déesse a disparu au profit d’un dieu qui au tout premier abord ne lui ressemble pas du tout, Bacchus. Derrière son apparence de bonhomme très jovial, c’était l’un des dieux les plus sombres du panthéon grec. C’est le seul qui a été viré de Rome ! Alors que Rome était une civilisation qui acceptait toutes les religions. Rome était une ville où on trouvait quasiment tous les Dieux d’Europe. Et à un moment donné, ils ont vu que Bacchus n’était pas un dieu fréquentable du tout, dans le sens où il y a eu des orgies monstrueuses et des sacrifices humains organisés. Et donc, on se rend compte qu’entre la première déesse sur Perpéricon et Bacchus finalement, la seule chose qui ait véritablement changé, c’est le sexe du Dieu. Mais la fondamentale était toujours la même : des sacrifices, beaucoup de fêtes et le rapport à la nuit qui était quand même assez prédominant. Ça marchait bien avec Carabosse aussi.

Vous racontez sur votre blog qu’un journaliste vous a un jour agacé en vous demandant pourquoi dans "Déluge", vous ne montriez pas la belle héroïne, je cite, « bien à poil au moins une fois ». Avec Carabosse, c’était une manière de vous rattraper ? ☺

Non, ce n’était pas une vengeance ! Le coup d’une fille toute nue, si elle est toute nue, c’est qu’il y a une raison d’être. Dans le cas de Carabosse, venant de renaître, elle était toute nue. Dans le cas de Déluge, c’était tout le contraire. À la base même, il ne faut pas la montrer toute nue. Dans cet album là, j’avais fait une super créature. Elle était tellement belle qu’on devait la voir toute nue et de fait, je ne le faisais pas pour montrer qu’elle avait beau être manipulée, avoir beau des tas des problèmes avec les gens qui lui donnaient des ordres, cette manipulation n’allait pas jusque là. C’est assez complexe, il faut lire la BD.
Dans le premier album du Cycle d’Ostruce, il y avait un moment où une des héroïnes sortait sur les toits d’un château enneigé. Elle passait par une cheminée et j’avais fait en sorte que tous ses vêtements se déchirent parce que je voulais la voir courir toute nue sur des toits enneigés. Je trouvais l’image très rigolote. Une femme nue, au milieu de la neige, sur des toits. C’était juste pour la beauté du geste, je crois que ça c’était complètement gratuit. Et Le Lombard m’a dit que c’était très sympa mais trop facile. Je me suis dit que se balader toute nue sur des toits enneigés, ce n’était pas si facile ! Mais on l’a enlevée, on l'a laissée habillée.

En quelques mots, comment décririez-vous votre collaboration avec Jean-Marie Minguez ?

Ça a marché comme sur du papier à musique, ça a été une collaboration très agréable. On s’est rencontré dans un festival de bande dessinée. C’était déjà l’ami de François Gomès, donc il y avait une accroche. Et puis on a discuté, on a passé deux jours à faire la fête. Je me suis rendu compte qu’il avait de gros problèmes avec son scénariste qui visiblement avait coupé les ponts. Il était en stand-by. Je lui ai proposé un projet en attendant, qui potentiellement pouvait s’arrêter n’importe quand car c’était des petites histoires courtes. Et au bout d’un certain temps, on a commencé.

Dans L’amour d’une fée, meurtres, révélations, résurrections… tout s’accélère ! Comment décririez-vous l'ambiance du tome 2 par rapport au tome 1, Le Bal ?

Il est plus crépusculaire, je dirais. C’est la fin de quelque chose. Après, le rythme s’accélère parce qu’on pensait qu’on aurait peut-être le moyen de relancer la série sur d’autres albums parce qu’il y avait énormément de choses à dire sur Carabosse, ce qui fait que quand on a appris que ce serait le dernier épisode, il a fallu mettre vraiment beaucoup de choses, simplifier aussi beaucoup. Toutes les relations entre Jean et Carabosse ont été diminuées au maximum. Ça ne nous a pas empêché aussi de laisser quelques portes ouvertes sur certaines choses.

Cette série, c’était aussi une manière de vous faire plaisir en voyageant dans le temps ? Je pense à la nécessité d’adapter la langue à chaque époque, par exemple…

Non, je n’y ai pas du tout pensé. C’est venu tout seul en écrivant et ça se posait très bien sur la structure des histoires. Mais ce n’était pas une envie qui m’était venue, ça s’est imposé tout seul et je l’ai découvert sur l’album, d’une certaine manière.

Comme Jean, pensez-vous être encore le dernier à croire aux contes de fées ? ☺

Non... non, non… Il y a beaucoup de gens qui croient aux contes de fées. Il suffit de voir le nombre de gens qui vont sur Facebook et qui décident que simplement en recevant un mail, la personne qui leur envoie ce mail devient leur ami ! Il y a un accès au merveilleux qui est assez important dans l’esprit des jeunes aujourd’hui, mais c’est bien qu’ils y croient ! Il y a des gens qui croient beaucoup plus aux contes de fée que moi. Par exemple, je suis terriblement terre-à-terre et quand j’utilise un conte de fée, généralement j’essaie d’en voir toutes les racines plus que véritablement le paraître.

Avez-vous d’autres projets en cours ? Des One Shot qui ne seraient pas de la SF par exemple, comme on peut le lire sur votre blog !? ☺

C’était une blague ! D’ailleurs le dessinateur avec qui je suis en train de travailler en ce moment sur un projet de SF m’a écrit en me disant, « J’espère que tu plaisantes ! ». Par contre, le One Shot, c’est totalement vrai. Aujourd’hui, j’ai été confronté à plusieurs séries qui se sont arrêtées. Je ne pense pas à Carabosse mais à d’autres séries qui m’ont confronté au fait que je ne pouvais plus du tout compter sur un éditeur pour permettre à une série de fonctionner. A partir de là, j’ai lu sur plusieurs forums des gens qui commençaient à reprocher à mes séries d’être trop courtes. Le tout mélangé, je me suis dit qu’à partir de maintenant, je pourrais peut-être revoir un peu le format sous lequel j’écris mes histoires. Et aujourd’hui, je suis en train de travailler sur l’idée d’albums qui véritablement sont des one shot. Un début, un milieu, une fin, et quand l’album se termine, il n’y a plus rien. Un peu comme des romans, en fait. Des grandes séries, là, je n’ai plus du tout envie d’en faire, c’est plus frustrant qu’autre chose.

Enfin, la question traditionnellement posée à tous nos auteurs : y a-t-il un album du Lombard, récent ou non, qui vous ait particulièrement marqué ? Et si oui, pourquoi ?

Il y a une série en particulier qui m'est revenue, c’est Isabelle, une vieille série de mon enfance. C’est de la fantasy contemporaine. C’est Will, Franquin… ils étaient 4 à faire ça. Je crois que ça sortait chez Spirou quand j’étais petit. Ça, ça m’a vraiment fait décoller et rêver complètement. C’est l’une des grandes bandes dessinées qui compte dans les univers que je fabrique aujourd’hui !

  |  NICOLAS PONA ET CHRISTOPHE DUBOIS, INTERVIEW