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INTERVIEW DE DUBOIS CHRISTOPHE
LA BALLADE DE MAGDALENA T1, L'INTERVIEW DE CHRISTOPHE DUBOIS

Vous avez été graphiste pendant 10 ans avant de vous lancer dans la BD. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

 

Enfant, j’adorais dessiner. Je faisais de petites BD (que je ne terminais jamais, rapidement déçu par le niveau moyen de mon dessin). C’est donc assez logiquement que le moment venu, je me suis inscrit aux arts appliqués dans la section où il y avait le plus d’occasions de dessiner : le graphisme. Cependant, durant mes études, mon inclination pour les arts graphiques s’est estompée au bénéfice d’un emballement pour la musique. Une fois sorti de l’école, j’ai donc fais de la musique par passion et du graphisme par nécessité. Il y a quelques temps, mon penchant musical s’est à son tour altéré et je suis revenu à la BD, cette ancienne passion enfantine pleine de si bon souvenirs.

 

Après Le Cycle d’Ostruce, vous passez un second cap puisque vous êtes cette fois-ci dessinateur et scénariste. Est-ce pour vous un aboutissement ?

 

Si je trouve captivant de « mettre en dessins » un récit imaginé par un autre, j’apprécie d’une manière très différente d’être l’auteur de la BD dans son entier. Libre sur les chemins de mon imagination... et freiné par ses limites !

 

Comment vous est venue l’idée de La Ballade de Magdalena ?

 

J’ai quelques idées d’histoires qui viennent de temps à autre. Parfois je les note, d’autres fois je les oublie. Celle-ci, je l’avais notée. C’était juste une idée, il n’y avait pas de bateau, pas de localisation géographique, l’époque n’était pas définie, et surtout, il n’y avait pas de Magdalena !

 

La Ballade de Magdalena est un projet participatif du Lombard en association avec My Major Company. Comment avez-vous vécu le plébiscite des lecteurs ?

 

Quand Gauthier van Meerbeeck m’a parlé de My Major Company et m’a demandé si je voulais que mon album y soit proposé aux édinautes, j’ai pensé que c’était une idée intéressante. Je ne regrette pas mon choix. Cela m’a permis, alors que l’album n’était pas fini, de « sortir » de mon atelier, de rencontrer des gens qui s’intéressaient à mon travail et d’échanger avec eux. Par contre je dois avouer que je n’avais pas du tout anticipé le côté plébisciste de la chose, matérialisé par la jauge. Ce dernier a provoqué chez moi quelques solides moments de doute et d’angoisse. Enfin, de ce côté-là, tout s’est bien terminé.

 

Revendiquez-vous l’influence d’Hugo Pratt sur cet album ? 

 

C’est, je pense, mon auteur de BD favori. Il a donc assurément une influence sur mon travail. Mais, par dessus tout, je dirais qu’il m’a fait découvrir, à travers le contexte de ses histoires, des événements, des figures historiques, des lieux et aussi des écrivains qui m’ont fasciné. Cet univers, avec l’œuvre d’Hugo Pratt comme entrée, est un monde immense, infini dans lequel j’aime voyager, dans tout les sens du terme. Mais voilà, si le début de mon histoire partage avec l’une de celles d’Hugo Pratt son contexte géographique et temporelle, je crois que mon propos n’est pas le même.

 

Après les paysages enneigés de Russie du Cycle d’Ostruce, vous plongez le lecteur dans une ambiance très exotique, au cœur de l’océan Indien. Où puisez-vous votre imagination ?

 

J’ai déménagé ! J’ai quitté la montagne pour vivre au bord d’un lac. Avec un peu d’imagination et en évitant de lever le regard sur la rive opposée, dramatiquement proche, on dirait la mer. Plus sérieusement le travail de documentation est un de mes grands plaisirs. C’est une excellente excuse pour passer des journées à lire de vieux bouquins écrits par des voyageurs oubliés. Une raison tout à fait valable pour aller faire de la voile la journée plutôt que de dessiner. De plus, partir en voyage devient une obligation professionnelle. Cependant, concernant ce dernier point, j’ai dû renoncer, pour de ternes raisons pécuniaires, à partir en Papouasie Nouvelle Guinée. Par contre, je suis allé à Bordeaux. Une partie de La Ballade de Magdalena s’y déroulant, j’ai compté qu’il y aurait probablement plus de lecteurs connaissant cette ville, et de ce fait, capables de juger de la faiblesse de ma documentation que de voyageurs ayant visité Morobé en Papouasie Nouvelle Guinée.

 

D’où vient cette passion pour l’univers marin, les bateaux, qui transparaît dans l’album ?

 

C’est peut-être le fait que je vive dans les terres, loin des côtes maritimes qui, depuis mon enfance, provoque cette fascination pour la mer. Je me console en faisant de la voile sur les lacs ici, en Suisse. J’aime naviguer seul sur mon voilier. Je suis aussi un régatier acharné.

 

Ce qui frappe dans La Ballade de Magdalena, ce sont ces très grandes cases qui peuvent déborder sur deux pages. Est-ce une volonté de votre part pour faire ressentir l’immensité et l’infini des paysages ?

 

Oui, et paradoxalement c’est dans certaines de ces très grandes cases pleines de place pour des détails que mon dessin est le plus sobre, presque abstrait. Dans ces cas là, la seule chose « solide », c’est le bateau, minuscule au milieu de cette masse d’eau noire sans rien d’autre de concret qui puisse rassurer l’œil.

 

Le dessin et les couleurs font de La Ballade de Magdalena une BD à la fois romanesque et réaliste. Pensez-vous continuer sur cette voie ?

 

Pour le moment, je travaille sur la deuxième partie de ce diptyque que je poursuis naturellement sur cette voie romanesque et réaliste. Mes projets pour la suite, s’ils sont nombreux, restent encore passablement flous. Je pense cependant continuer de dessiner de cette manière, d’une part parce que j’y trouve beaucoup de plaisir et, d’autre part, parce qu’il y a encore bien des choses à améliorer et disons que cette perspective de progression est une chose qui me rassure.

 

La relation entre Lukian Bruckner et sa nièce Magdalena est très particulière. Pouvez-vous nous parler de ce duo charismatique ?

 

Lukian est un autocrate dont toutes les relations avec d’autres humains sont régies par ce mode de fonctionnement. Evidemment comme il n’est ni roi ni empereur d’aucun pays cela ne marche pas très bien. Il s’est donc construit un micro-royaume - sa plantation en Nouvelle Guinée - qu’il peut diriger à sa guise. Magdalena, qui a quitté l’Allemagne trop jeune pour en garder un souvenir précis a donc été éduquée - formatée -, par cet homme terrible qui, enfermé dans sa misanthropie, s’est bien gardée de lui donner une image objective du monde au-delà de sa plantation. Cette éducation absurde en a fait un être au caractère ambigü, à la fois forte mais en proie à des angoisses terribles. La première guerre mondiale va provoquer l’éclatement du petit monde de Lukian Bruckner. Et si l’oncle, à nouveau confronté à ce monde qu’il abhorre, va s’engager dans une vrille destructrice, Magdalena, elle, va trouver une opportunité de se reconstruire. A bord d’un voilier, la cohabitation de ces deux progressions existentielles opposées n’ira évidemment pas sans heurt.

 

Qui de Lukian, Magdalena ou Léonie vous a le plus inspiré ?

 

Je dois avouer que le personnage de Lukian, qui est, il me semble, tout à mon opposé s’est vite avéré très jouissif à faire vivre !

 

Pour vous, y a-t-il un seul ou trois héros ?

 

Dans ce Tome 1, les 3 personnages sont tout aussi importants. Pour moi, l’héroïne, même si elle ne parle pas (encore) beaucoup, c’est Magdalena. C’est vraiment sa ballade que je raconte. D’ailleurs, au début je voulais construire mon récit en m’inspirant de la forme classique d’une ballade. C’était plutôt naïf d’autant plus que je n’y connais rien en matière de lyrisme courtois.

 

Pouvez-nous nous dire quelques mots du Tome 2 sans trop en dévoiler ?

 

Mmmh… La deuxième partie de l’histoire va emmener mes personnages de Singapour à Djibouti, puis un périple en mer rouge, le long des côtes d’Arabie. Un long voyage en train et ensuite la mer de Marmara et le détroit des Dardanelles en Turquie. Enfin, ils recevront leur dû, en France.

 

Pour finir, y a-t-il un album du Lombard, récent ou non, qui vous ait particulièrement marqué ? Si oui, pourquoi ?

 

Ah oui, il y en a un, ce n’est pas à proprement parler un album de BD mais c’est un livre qui m’a profondément marqué. C’est sorti en 1984 dans la collection « nos auteurs » et cela s’appelle Corentin et les chemins du merveilleux, c’est un livre sur le travail de Paul Cuvelier. C’est mon père qui l’avait acheté et, à l’époque, j’ai passé des heures à admirer les dessins de Paul Cuvelier, puis à essayer de les copier. C’est vraiment un bouquin merveilleux, il porte bien son nom. Il y a une anecdote amusante. Dans ce livre, on voit la seule case des aventures de Corentin censurée, en raison de sa violence, par Le Lombard : un homme qui se fait couper la tête. Quand je dessinais le tome 1 du Cycle d’Ostruce, j’avais une vignette assez similaire que l’on m’a aussi demandé de refaire, mais là, soixante ans plus tard la scène avait été jugée trop peu spectaculaire!

  |  XAVIER FOURMEQUIN, INTERVIEW   |  NICOLAS PONA ET CHRISTOPHE DUBOIS, INTERVIEW