

Attaque, le 6e tome des aventures de Capricorne, héros de la collection
Troisième Vague Lombard, sort en librairies en janvier. L'énigmatique
astrologue s'y retrouve prisonnier dans un effroyable camp d'internement.
Au regard de certains événements récents, ce voyage au bout de l'enfer
concentrationnaire interpellera peut-être d'autant plus que son initiateur,
Andreas, est allemand. Pure coïncidence? Les réponses de l'auteur-dessinateur...
Ce phénomène d'une brûlante actualité que
constitue la résurgence des mouvements fascistes, vous angoisse-t-il
particulièrement?
Pour moi, ce n'est pas vraiment un phénomène d'une brûlante
actualité. Ce n'est en tout cas pas le fait qu'on s'en inquiète
beaucoup actuellement qui m'a incité à traiter le sujet
en BD. Au-delà de l'inquiétude que suscitent un peu partout
les succès électoraux de l'extrême-droite, ce qui
m'interpelle, ce sont plus généralement les politiques
répressives en tous genres. Ce contre quoi, je m'insurge d'abord,
ce sont toutes les formes d'impérialisme. D'où qu'elles
viennent et quelle que soit la façon dont elles s'expriment.
Cela concerne autant l'Amérique d'aujourd'hui que l'Allemagne
des années 30-40. Bien sûr, cette emprise se manifeste
de manière différente, mais le fond reste toujours un
peu le même.
Les méthodes de répression que vous décrivez
dans cet album ne font-elles cependant pas nettement référence
à celles appliquées par les nazis?
Je m'en réfère, il est vrai, de façon nette aux
méthodes nazies d'épuration et de répression. La
façon brutale dont Capricorne est arrêté rappelle
en effet les sinistres rafles de la gestapo et l'organisation du camp
dans lequel il est interné évoque celle, terrible, mise
en place par les nazis. Parce que cela représente le summum de
l'arbitraire et de l'horreur... Cela dit, il est ici question d'un organisme
déterminé à dominer le monde et ce qu'il m'importait
surtout de mettre en exergue, ce sont les détestables théories
fascistes qu'impliquent toutes les tentatives d'oppression.

Pour l'Allemand que vous êtes, n'est-ce toutefois pas une
façon d'affronter un passé encombrant?
Oui et non. Il est clair que l'idée de base vient de là.
Mais, par ailleurs, mon récit ne se situe pas dans un monde réel.
Je ne prétends donc pas analyser ce qui s'est passé en
Allemagne sous le régime hitlérien. J'en suis simplement
à un stade où j'utilise ces faits comme moteur d'une intrigue
afin de dénoncer certaines choses. Ce n'est pas du tout ma façon
de parler de l'histoire de mon pays natal. Je ne parle pas en tant qu'Allemand.
Je parle en tant qu'auteur concerné par des situations qui posent
problèmes. De là cependant à dire que le fait d'être
allemand n'a pas influencé le choix du thème de ce récit...
Ce choix n'est sans doute pas totalement innocent. Il ne faut toutefois
pas y voir un quelconque essai de déculpabilisation. Je suis
né après la guerre et, en tant qu'Allemand, j'ai toujours
refusé toute culpabilité par rapport à ce qui s'est
produit en Allemagne en ce temps-là. Je ne peux pas être
coupable de ça...
Le fait que ce 6e album sorte à un moment où les
Allemands se mobilisent contre les groupuscules néo-nazis, risque
pourtant de ne pas être perçu comme une pure coïncidence...
Peut-être. Mais, c'est une coïncidence dont je ne suis absolument
pas responsable. Ce scénario, je l'ai conçu il y a maintenant
près d'un an... Certains lecteurs ne manqueront sans doute pas
d'établir un rapprochement entre la date de sortie de l'album
et les manifestations néo-nazies qui inquiètent les Allemands
actuellement. Si c'est le cas, je saisirai cette occasion pour faire
le point sur certaines choses dont on me parle régulièrement
parce que je suis allemand. Cela me permettra de leur dire, comme je
l'expliquais précédemment, que j'utilise ces événements
comme moteur d'une histoire, parce que je veux qu'il arrive certaines
choses à Capricorne. Rien de plus.

Quel regard portez-vous sur la montée de l'extrême-droite
dans divers pays?
J'ai certainement une meilleure compréhension du problème
en Allemagne qu'en France, en Belgique ou d'autres pays. Comment, alors
que la France a beaucoup souffert de l'Occupation, 15% des Français
peuvent-ils voter pour l'extrême-droite? Cela dépasse complètement
mon entendement. Tout comme je ne comprends pas comment l'Etat d'Israël
peut afficher un comportement aussi fasciste... Il faut se souvenir
que, de la fin du IIIe Reich à la chute du Mur de Berlin, l'Allemagne
de l'Est a vécu 45 ans entre parenthèses. Il n'y a pas
eu à l'Est, le même effort de "dénazification"
qu'à l'Ouest. Les structures de la RDA étaient pratiquement
les mêmes que celles de l'Allemagne nazie. Les "jeunes pionniers"
y ont, par exemple, succédé sans transition aux "jeunesses
hitlériennes". Moi-même, quand j'y habitais, j'ai
subi de fortes pressions à ce niveau-là. On voulait m'embrigader
contre mon gré, mais mes parents s'y sont toujours obstinément
opposés. Que certains de ces jeunes que la réunification
a complètement désillusionnés regrettent le sentiment
de sécurité que ce système d'encadrement leur apportait,
je le comprends, même si je n'approuve absolument pas leur réaction.
Pour vous, ce sont d'abord des victimes?
Ce sont des gens qui ont perdu leurs repères, qui se recherchent
une identité et qui ont envie de se retrouver dans une structure
non plus communiste, mais nationaliste, où on leur indique la
marche à suivre. Ils en deviennent une proie facile pour les
apprentis dictateurs. Il n'est pas facile pour des jeunes qui, dès
l'enfance, ont été habitués à se conformer
à un certain ordre, de se retrouver du jour au lendemain contraints
d'assumer leurs propres responsabilités et d'affronter des situations
qu'ils n'ont pas appris à maîtriser, telle que celle de
chômeur. C'est la conséquence directe d'une réunification
qui s'est faite beaucoup trop rapidement.

C'est la première fois que vous vous impliquez aussi ouvertement
dans une BD?
C'est en effet la première fois que je m'implique politiquement
dans un album et, en tout cas, dans une série telle que Capricorne.
J'envisage d'ailleurs de poursuivre dans ce sens-là. Les albums
suivants s'inscriront dans le prolongement de celui-ci. Dans le septième
tome, on verra comment la propagande officielle , celle du pouvoir en
place, génère une autre propagande, celle de la résistance.
Je voudrais y montrer qu'en temps de guerre, les adversaires utilisent
les mêmes armes de persuasion, de manipulation, et que la vérité
n'est dite ni par l'un, ni par l'autre.
Prochains rendez-vous?
Je planche actuellement sur le sixième tome de ma série
Arq. Le cinquième, intitulé White Dust, devrait paraître
au mois de mai chez Delcourt. Je dessinerai ensuite le septième
Capricorne pour la collection Troisième Vague Lombard. Puis,
à nouveau pour Delcourt, je concluerai la trilogie Cromwell Stone
.